Toi qui n’as plus douze ans, tu as lu sans te cacher le procès de ces deux héroïnes. Tu les as vues arrêtées, interrogées, mises en accusation par d’honorables magistrats qui les croyaient coupables ; puis renvoyées des fins de la plainte et rendues à la liberté sur la déclaration de quelques honorables bourgeois qui les trouvaient innocentes.
Tu t’es peut-être demandé, comme moi-même, par quel miracle un accusé pouvait être criminel aux yeux des magistrats et innocent aux yeux des bourgeois.
Un enfant est volé dans un jardin, ou brûlé dans une cheminée. Toute la magistrature entre en campagne ; la police, la gendarmerie et tous les instruments de la loi sont employés à la recherche du coupable. On met la main sur une personne qui pourrait bien… qui doit avoir commis le crime. Un magistrat la fait arrêter, parce qu’il la croit coupable. Un juge d’instruction, autre magistrat, l’interroge et la trouve coupable. La chambre du conseil se réunit et la juge coupable. La chambre des mises en accusation vient ensuite, pense qu’elle est coupable et la renvoie devant la cour d’assises. Là, un haut fonctionnaire de la magistrature, le procureur général, vient lire un acte très-clair et très-bien rédigé, où l’on a réuni en un faisceau terrible toutes les preuves de la culpabilité. Un avocat général, orateur éloquent, dit à douze bourgeois pris au hasard dans le pays : « Voici une femme coupable, et, si vous déclarez le contraire, il faudrait voiler la statue de la Justice ! » On produit des témoins qui tous, sans hésiter, déclarent que l’accusée est coupable. Enfin, pour dernier argument, l’accusée elle-même, découvrant son visage baigné de larmes, avoue qu’elle est coupable. Là-dessus, les douze bourgeois, pris au hasard, se retirent dans la chambre des délibérations, débattent la question, posément, de sang-froid, sans se presser, et viennent déclarer sur leur conscience, à la face de Dieu et des hommes, que l’accusée n’est pas coupable.
Voilà, ma chère cousine, une étrange contradiction ! Mais le public ne s’en étonne plus, parce qu’il la voit tous les jours. Cent fois dans une année, et plus souvent peut-être, le jury renvoie innocents ceux que la magistrature avait amenés coupables. Que faut-il conclure de là ?
Faut-il dire que mademoiselle Léonie Chéreau, par exemple, avait été méchamment et injustement accusée par le corps le plus intègre et le plus honorable de notre pays ? — Non, cent fois non. Une hypothèse si monstrueuse révolte à la fois le bon sens et la conscience.
Mais, si les magistrats avaient raison, le jury était donc dans son tort ?
Dirons-nous que douze Français de la classe moyenne, doués d’une intelligence moyenne, pourvus d’une instruction moyenne et semblables en tout point à la majorité de la bourgeoisie française, ont fermé les yeux à l’évidence la plus éclatante et répondu à l’accusée qui avouait sa faute : « Ma chère enfant, vous vous calomniez vous-même ! » — Non. Lorsqu’un fait est évident aux yeux des magistrats, des témoins, du public et de l’accusé, il ne saurait être douteux aux yeux du jury.
Est-il permis de supposer que le jury, parfaitement édifié sur le fait, a prétendu trancher un point de droit ? Auquel cas, son verdict pourrait se traduire comme il suit : « Il est certain que l’accusée a volé un enfant à sa mère ou assassiné son propre enfant ; mais le rapt d’un petit innocent de trois mois, ou le meurtre commis sur la personne d’un pauvre baby qui ne demandait qu’à vivre, ne sont pas des actes coupables : donc, l’accusée est innocente. » — Non. Il n’y a pas douze hommes en France, il n’y en a pas un seul qui ait le sens moral assez perverti pour émettre une telle proposition.
Reste enfin une dernière hypothèse. L’accusée avait un avocat. Un homme jeune, éloquent, passionné, a jeté le manteau de sa rhétorique sur un crime trop évident. Les jurés éblouis ont perdu le sens du vrai, le sens du juste ; ils ont cédé à l’influence de cette parole éblouissante qui les fascinait tous, et l’acquittement s’en est suivi. — Non. J’admire sincèrement le barreau, cette dernière tribune. J’ai deux mains pour applaudir les grands maîtres de l’éloquence judiciaire, qu’ils s’appellent Dufaure ou Chaix-d’Est-Ange, Léon Duval ou Lachaud. Mais ils auront beau nous jeter de la poudre aux yeux, ils ne m’aveugleront jamais à tel point que je ne distingue plus dans un petit coin du ciel ces deux étoiles fixes : la justice et la vérité.
Nous voilà bien embarrassés, ma pauvre cousine. La magistrature a raison, c’est bien certain. Mais je n’aimerais pas à condamner le jury, qui ne condamne personne.