Il me saisit par le bras, et m’entraîna vivement jusqu’au grand amphithéâtre de l’École de médecine. Chemin faisant, il m’apprit que la musique pouvait se lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que la plus simple prose. Qu’un système de notation en chiffres, inventé par J.-J. Rousseau, avait été perfectionné au XIXe siècle par M. Galin, puis par M. Aimé Paris, et finalement par M. et madame Émile Chevé ; que tous les morceaux de chant, sans aucune exception, pouvaient être mis sous une forme aussi claire, aussi limpide, aussi courante qu’une fable de La Fontaine, sans croches, ni doubles croches, ni portée de cinq lignes, ni clefs de fa, ni dièzes, ni bémols, ni bécarres, ni silences, ni soupirs, ni aucun de ces signes cabalistiques qui m’avaient fait si grand’peur. Il m’assura qu’après avoir suivi quelques mois un cours de M. Chevé, il était capable de lire une page de Mozart ou de Félicien David, pourvu qu’elle fût écrite en chiffres. Il se vantait même d’écrire correctement tel air qu’il me plairait de chanter devant lui.
Il ne se vantait pas, le drôle ! Mais je n’eus garde de le croire sur parole, et je le suivis dans le grand amphithéâtre de l’École en murmurant : Nous verrons bien !
La salle peut contenir un millier de personnes. Elle était pleine. Deux cordes tendues séparaient les exécutants des auditeurs. Il y avait quelque chose comme trois cents voix et sept cents paires d’oreilles.
L’ami Maréchal m’avertit que je n’assistais pas à une leçon, mais à une séance de la société chorale fondée, sous la direction de M. Émile Chevé, par les anciens élèves de son cours. Chacun des sociétaires apporte tous les mois une cotisation de cinq sous, pour l’impression des morceaux de musique. Moyennant ce faible sacrifice, il se compose une bibliothèque de musique chiffrée. De plus, il a le droit d’assister à tous les concerts, en compagnie de deux amis. C’est moins cher qu’au Théâtre-Italien.
Ce qui me frappa dès l’abord, c’est l’absence de la police. Pas un sergent de ville pour surveiller cette réunion de mille personnes. Les exécutants n’étaient pas tous du même sexe. Il y avait des chanteuses en robe de mérinos, et quelques-unes vraiment jolies : on leur faisait place avec toutes les marques du plus profond respect. Les chanteurs, les chanteuses et l’auditoire étaient recrutés, à ce qu’il me parut, dans la classe ouvrière. J’ai su depuis que certains ingénieurs de l’École polytechnique et un maître de conférences de l’École normale s’asseyaient pêle-mêle au milieu de ces artisans. Tout le monde avait fait toilette ; l’attitude de la foule était plus que décente : il semblait que ces mille personnes fussent sous l’influence d’une sorte de religion. Évidemment, Orphée avait passé par là.
Neuf heures sonnèrent. Un beau vieillard entra dans l’hémicycle. La foule se leva, et applaudit de toutes ses mains. Cet applaudissement est la seule rétribution des mérites et des vertus de M. Émile Chevé.
Quel homme ! c’est un sage, c’est un saint, c’est un apôtre, c’est un martyr de la musique populaire et de la civilisation. Il était médecin ; il s’est jeté à corps perdu dans la réforme musicale. Depuis tantôt vingt ans, il enseigne, du matin jusqu’au soir, l’hiver, l’été, sans prendre de vacances. Sa femme, son beau-frère, son fils, sa bru, tous les siens le devancent ou le suivent dans le chemin que Rousseau a tracé et qu’ils ont aplani. Ils sont pauvres, et il ne tenait qu’à eux de s’enrichir. Leurs cours publics et gratuits ont tué les cours particuliers qui les faisaient vivre. M. Émile Chevé se transporte de sa personne partout où l’on daigne ouvrir une porte à la science et à la vérité. Il court de l’École de médecine à l’École polytechnique, à l’École normale, à Sainte-Barbe, sans autre intérêt que le plaisir de faire des disciples. Je dis des disciples, et non des élèves ; car tous ceux qui ont goûté la manne de son enseignement sont pris d’une sorte de passion pour leur admirable maître. Ils le consultent à toute occasion ; ils lui confient le soin de leur santé et la direction de leurs affaires ; ils lui soumettraient au besoin des cas de conscience, s’il avait le temps de les écouter. Ils l’aiment ! J’ai vu un chambellan de l’empereur de Russie et un jeune employé du gouvernement français se serrer cordialement les mains, et tomber pour ainsi dire dans les bras l’un de l’autre, au seul nom de M. Émile Chevé !
Pardon, chère cousine ; je voulais te raconter ce que j’ai vu et entendu le 15 décembre 1859, à neuf heures du soir.
M. Chevé salua modestement les mille disciples qui l’applaudissaient ; il monta sur une table, prit un petit jonc qui lui sert à battre la mesure, et dit d’une voix fatiguée, usée, éraillée, brisée par les labeurs de l’enseignement :
« Prière de Joseph… (Méhul). »