Les trois cents sociétaires ouvrirent leurs cahiers et mirent la main sur la Prière de Joseph, traduite en chiffres et imprimée par le procédé Galin-Paris-Chevé. Le maître tira de sa poche le diapason normal, donna le la à toute l’assemblée, et trois cents voix exécutèrent ce chef-d’œuvre avec un ensemble et une précision que je n’ai pas le droit de louer, n’étant qu’un âne en musique.

Je ne suis pas connaisseur, mais j’ai le sentiment du beau, puisque Robert me transporte et que le Prophète m’ennuie. Je m’épanouis au Barbier, je frissonne à la Norma, je pétille aux Noces de Figaro, je bâille à la Magicienne, je grince des dents aux symphonies hurlantes de M. Berlioz, et je me persuade que l’âne, sans avoir appris la musique, est, malgré tout, un quadrupède musical.

La soirée me parut bien courte. J’applaudis en ignorant, mais comme un ignorant ému, passionné, transporté d’admiration. J’applaudis tour à tour Méhul, Weber, Kucken, Meyerbeer, Rossini ; la Prière de Joseph, le Chasseur diligent, le Jeune Conscrit, le Rataplan des Huguenots, la Prière du Comte Ory. J’applaudis en riant une adorable fantaisie brodée par M. Amand Chevé sur le motif de Malbrough, et deux chansons du XVIe siècle chantées par une jolie femme en robe de laine, qui ne portait pas un bouquet à la main !

L’ami Maréchal me dit à l’oreille que tous les exécutants, sans aucune exception, avaient commencé la musique en étudiant sur le chiffre, et que je pourrais chanter avec eux, dans quelques mois, si j’essayais de la méthode. Mais je n’étais pas convaincu. Je me demandais encore si les élèves de la vieille école ne seraient pas capables de chanter aussi bien avec un peu de mémoire et beaucoup de grimoire.

— Attends ! répondit mon introducteur. On va commencer les exercices d’intonation. Ouvre les yeux et les oreilles.

M. Émile Chevé descendit de son estrade et se dirigea vers un grand tableau hérissé de chiffres. Les uns représentaient des notes naturelles, les autres des notes diézées ou bémolisées. Le maître, armé d’une longue baguette, touchait un chiffre, puis un autre, et courait capricieusement aux quatre coins du tableau. Chaque note touchée était immédiatement lue, c’est-à-dire chantée par les élèves, et cette lecture rapide, cette improvisation foudroyante dura plusieurs minutes, sans que personne en fût déconcerté. Bientôt, M. Chevé prit une seconde baguette dans la main gauche, et toucha deux notes à tout coup, de manière à former des accords. Tout le chœur le suivit sans broncher dans cette nouvelle expérience.

— Maintenant, dit-il, je vais vous distribuer un chœur d’Herculanum, et vous le chanterez, s’il vous plaît, à première vue.

Il distribua trois cents exemplaires d’un admirable morceau de Félicien David, traduit en chiffres et imprimé suivant les principes de la méthode. Ce chœur, un des plus beaux et des plus difficiles du théâtre moderne, fut enlevé du premier coup. Peut-être les artistes de l’Opéra l’exécutent-ils avec plus de finesse et de style, mais après combien de répétitions ?

Enfin, ma chère cousine, j’assistai à une dernière épreuve ; mais celle-là est si invraisemblable, que tu refuseras peut-être de me croire sur parole. M. Émile Chevé ouvrit un petit cahier, et fredonna un air qu’il venait de composer lui-même. Trois cents élèves l’écrivirent sous sa dictée, avec le mouvement, l’intonation et la durée ; puis ils lurent à leur tour ce qu’ils avaient écrit, et répétèrent le morceau depuis le commencement jusqu’à la fin sans une faute ! Voilà, ma chère, ce que j’ai vu et entendu, et je te supplie de croire que je ne me suis pas laissé tromper par de faux miracles.

Cet excellent Maréchal me ramena chez moi après le concert. Il jouissait de ma surprise et de mon admiration et s’applaudissait de m’avoir converti à la réforme musicale.