— Écoute, lui dis-je, en redescendant vers le pont des Arts. Tes maîtres ont créé ou perfectionné un instrument de civilisation qui changera la face du monde. Avant dix ans, nous n’aurons plus de barbares, ni dans les villes, ni dans les campagnes. Du jour où la musique est mise à la portée de tout le monde, je me charge d’adoucir les mœurs, de fermer les cabarets, de donner aux classes pauvres une récréation innocente, morale, salutaire entre toutes. Commençons par faire savoir à l’univers entier qu’il suffit de quelques mois pour lire couramment Mozart et Rossini. Supprimons ce grimoire odieux qui rend la musique plus terrible à avaler qu’une médecine noire. Appelons au concours les champions de la vieille méthode, prouvons la supériorité du chiffre, bouleversons l’enseignement, prenons le Conservatoire d’assaut ; courons…
— Tout beau, Pyrrhus ! répondit-il avec un sourire triste. La vérité ne va pas si vite en besogne. Elle est nue et sans armes, tandis que le moindre préjugé s’avance avec le casque et la cuirasse. Sais-tu que la méthode Galin-Paris-Chevé lutte depuis plus de trente ans contre l’obstination de la routine ? qu’elle demande vainement un concours, une épreuve publique, qui lui permette d’établir sa supériorité ? que ses amis les plus puissants, car elle en a deux ou trois, se sont brisés contre une opposition injuste et intéressée ? que le grimoire s’est retranché au faubourg Poissonnière dans une forteresse imprenable ? Sais-tu que les apôtres que je t’ai montrés à l’œuvre sont en butte à une vraie persécution ? qu’on les dénigre, qu’on les injurie, qu’on les calomnie publiquement par la plume de quelques faquins sans pudeur ? N’as-tu pas lu dans les journaux cette lettre d’un voleur qui écrivait à ses juges : « Pardonnez-moi, messieurs. Il est vrai que vous m’avez pris la main dans le sac ; mais j’ai dénigré M. Chevé dans l’intérêt du Conservatoire et mérité par là votre indulgence ! »
Je répondis à Maréchal qu’il se trompait ; que nous étions en France, au XIXe siècle ; que le pouvoir avait intérêt à connaître la vérité, à comparer les méthodes, à répandre le goût des arts, à civiliser la nation, et à protéger les honnêtes gens. J’admets qu’une petite faction jalouse défende obstinément un préjugé qui la fait vivre. Mais l’égoïsme de quelques augures ne prévaudra pas longtemps contre le bien public.
X
LE CARNAVAL
Bonne année. — Les bonbons à faux poids. — Petite guerre contre les abus. — Ma besogne de l’an prochain. — La Bourse. — Le Jardin des Plantes. — La Manufacture des tabacs. — Les théâtres. — Les ateliers. — Les hôpitaux. — Le gymnase Triat. — Je ne suis pas un homme sérieux, et je m’en trouve bien. — L’Académie. — Quatre candidats : — M. O. F., — M. C. D., — M. H. M., — M. J. S. — Un mot sur une brochure célèbre. — Une personne d’Orléans. — Ma petite opinion sur le débat. — La politique au théâtre. — Encore la revue des Variétés. — Explication d’une lettre de M. Guéroult à M. Coignard. — Le carnaval. — Le deuxième bal de l’Opéra.
Bonjour et bon an, ma chère cousine. Tu recevras, avec cette lettre, deux kilogrammes de bonbons, pesant à peu près quinze cents grammes.
Les grands confiseurs de Paris vendent leurs bonbons six francs la livre. C’est donné. Par compensation, ils ont le privilége de livrer à faux poids ces marchandises délicates, dont le prix de revient est d’un franc cinquante centimes environ.
Cela te prouve que messieurs les confiseurs sont fort au-dessus des épiciers dans la hiérarchie sociale. Si un débitant de sucre et de café se trompait seulement de dix grammes sur le poids de la marchandise, il s’entendrait condamner à quinze jours de prison et cinquante francs d’amende. On n’a jamais ouï dire qu’un confiseur eût langui dans les cachots. Jamais un acheteur ne s’est plaint d’avoir reçu moins que son compte. Si quelque amant de la légalité s’avisait de porter un sac de bonbons au vérificateur du poids public, le marchand pris en faute mettrait le poing sur la hanche et répondrait fièrement : « Ce n’est pas quatre cents grammes de sucre peint que je vous ai vendus pour six francs ; c’est mon nom, imprimé sur un sac blanc ou rose. Voici le sac, et mon nom en toutes lettres : que peut-on exiger de plus ? »
Tu as pu remarquer, ma chère cousine, que depuis mon arrivée à Paris j’étais frappé de tous les abus, et je les signalais volontiers. Est-ce à dire que j’aie l’esprit acariâtre et prompt à se hérisser contre le mal ? Non, que je sache. Si j’étais à Rome, les abus ne me choqueraient point, car ils sont le fonds même de la civilisation pontificale. Mais, à Paris, ils sautent aux yeux, parce qu’ils se détachent plus en noir.
Je t’en ai montré quelques-uns, je t’en ferai voir bien d’autres. On prétend que les citoyens français n’ont pas le droit de tout dire ; je te prouverai le contraire avant qu’il soit un an. Les bons jeunes gens de notre pays, c’est-à-dire les hommes qui veulent rendre la maison saine et agréable, sans la démolir brutalement, jouissent d’un beau privilége ! Tu verras.