Nous parlerons un jour de la Bourse, et de cette malheureuse poule aux œufs d’or, que nos Spartiates étranglent entre deux tourniquets. Je te ferai voir clairement, quoique tu sois une simple femme, les dangers de la morale étroite et de l’austérité niaise.
Nous dirons deux mots du Jardin des Plantes, où quelques vieux abus fleurissent et fructifient depuis bientôt deux cents ans.
Je te conduirai à la Manufacture des tabacs et je te dévoilerai des mystères plus curieux que ceux de l’Hôtel des monnaies.
Nous ferons un tour dans les théâtres de Paris, sans oublier le grand Opéra, que l’innocente Europe nous envie. De ces hauteurs sublimes où la raison s’égare dans les nuages de carton, nous descendrons ensemble jusque dans les bas-fonds de la cuisine dramatique. Tu verras les antres obscurs où un directeur privilégié attire les malheureux écrivains pour leur emprunter jusqu’à leur montre.
Je te promènerai dans les ateliers des peintres et des statuaires. Nous chercherons ensemble pourquoi les arts vont mal, ou, ce qui est pis encore, ne vont pas.
La distance est petite, aujourd’hui surtout, entre l’atelier et l’hôpital. Nous courrons les hôpitaux, et je prierai un grand homme de la théorie ou de la pratique, M. Claude Bernard ou M. Velpeau, de nous conduire par la main à travers ces maisons gémissantes. Peut-être même nous exposerons-nous aux foudres bourgeoises de M. Prudhomme, car je veux savoir si l’invasion des confréries religieuses a poussé ou entravé le progrès de l’assistance publique. Tu verras (duel étrange !) la Bienfaisance aux prises avec la Charité.
Un soir, si nous avons le temps, nous irons, vers quatre heures et demie, au gymnase de M. Triat, et tu verras des miracles aussi surprenants que ceux que je t’ai montrés à l’École de médecine, dans l’enseignement de M. Chevé.
Les Parisiens ont décidé d’un commun accord que ton cousin n’était pas un homme sérieux. Tant mieux ! cousine ! C’est à ce prix qu’on achète le droit de traiter sans danger les questions sérieuses. Nous parlerons de l’enregistrement, du libre échange, des abus les plus invétérés et des réformes les plus brûlantes. Les Parisiens ne feront qu’en rire, jusqu’au moment où ils nous comprendront. Si j’essayais de peindre en style sérieux la splendeur de notre instruction publique, l’éclat des lycées, la prospérité des colléges communaux (s’il en reste), l’enthousiasme des professeurs, l’empressement des élèves, les bienfaits de M. de Falloux, et les grandes choses que M. Fortoul a perpétrées jusqu’à sa mort, je serais bon à noyer. Mais nous badinerons encore une fois sur ce texte lamentable, et peut-être un ministère réparateur transformera-t-il nos plaisanteries en décrets.
Nous parlerons aussi de l’Académie française, et l’occasion ne se fera pas attendre. Un fauteuil est vacant ; quatre candidats, m’a-t-on dit, sont en présence. L’un est peut-être le plus aimable et le plus délicat de nos prosateurs ; un esprit distingué, féminin, adoré des femmes du monde qu’il excelle à faire pleurer ou sourire. Il n’a ni la perfection adamantine de M. Mérimée, ni le grand style et le grand cœur de madame Sand, ni les splendeurs éblouissantes de M. Théophile Gautier. Il ne porte pas l’âme déchirée jusqu’à mourir, comme ce cher et malheureux Alfred de Musset ; mais il est tout plein des qualités brillantes et vivantes qui nous charment dans Marivaux.
L’autre est un cousin germain de Colin d’Harleville : poëte autant qu’il faut l’être pour écrire une comédie en vers élégants ; inventeur timide mais souvent original ; modéré de parti pris dans le comique et le pathétique ; observateur rigoureux de la mesure et du bon goût ; moraliste irréprochable et aimable. Son talent se compose de toute une collection de qualités moyennes, non de celles qui passionnent la foule entassée dans un théâtre, mais de celles qui attachent les esprits posés et font tourner sans bruit sur leurs gonds les portes des académies.