Ces deux candidats se rencontrent tous les jours dans les mêmes salons ; ils voient le même monde et s’étayent sur les mêmes appuis. Si leurs titres au fauteuil n’étaient pas plus que suffisants, chacun d’eux pourrait ajouter à son bagage une comédie soit en vers, soit en prose, intitulée : les Rivaux amis.
Je ne vois dans le camp ennemi que deux champions armés en guerre. L’un est un historien libéral, très-savant, très-droit, très-honnête, et pauvre. Son livre est toute une bibliothèque de faits exacts et d’idées justes. Je voudrais, dans un intérêt d’avenir, que les écrivains français eussent la force de concentrer notre histoire en deux volumes ; car les gros bagages s’égarent quelquefois et n’arrivent pas sans accident à la postérité. Mais mêlons-nous de nos affaires.
Le quatrième et dernier candidat, non pas dans l’ordre du mérite, est un philosophe, un orateur, un politique. C’est l’homme du Devoir, de la Liberté, de la Religion naturelle ; homme de principes plutôt que de parti. Il a prononcé des discours éloquents dans une chaire et fait des leçons remarquables à la tribune de l’Assemblée constituante. Ses auditeurs à la Sorbonne et au Conseil d’État ont conservé pour lui une estime mêlée d’admiration. Mais il ne saurait être élu que par une coalition des républicains avec les orléanistes et les légitimistes ; et je ne sais si l’homme du Devoir achètera un fauteuil à ce prix.
Puisque nous sommes en pleine politique, laisse-moi dire deux mots d’une brochure nouvelle. Elle est intitulée : le Pape et le Congrès, mais on l’appelle tout simplement la brochure. C’est en effet la brochure par excellence, celle qui se distingue entre les autres brochures comme l’aigle entre les autres oiseaux. Depuis tantôt huit jours il n’est question que de cela en Europe. Toutes les nations en parlent ; quelques personnes en crient.
La pièce en elle-même est un écrit fort simple, fort modeste et fort net, remplissant trois feuilles d’impression. Le style est correct, sans aucune recherche d’élégance, et mâle sans nulle affectation de rhétorique. L’auteur doit être un homme d’affaires, car il va droit au fait et néglige les préambules.
Ses confrères (les écrivains libéraux) avaient embrouillé comme à plaisir la question romaine. L’un se livrait à des déclamations inutiles contre les abus du gouvernement pontifical et ce que Luther appelle la pourriture de Rome. L’autre, en véritable écolier, semait le ridicule à pleines mains sur un gouvernement insupportable sans doute, mais digne de tous les respects.
L’auteur de la brochure a dit et prouvé du ton le plus grave et le plus respectueux, que le gouvernement du pape, tel qu’il est aujourd’hui, sacrifie deux millions d’Italiens et compromet le catholicisme. Il indique poliment un moyen infaillible de limiter le mal et de sauver presque tout un peuple, sans nuire aux intérêts véritables de la religion. Il fait mieux : il relève le chef spirituel de l’Église ; il détache d’une main pieuse les liens qui enchaînaient le pape aux vils intérêts de ce monde. Il place au-dessus de tous les trônes une chaire auguste et sainte ; il forge avec l’or de l’Europe une tiare plus sacrée que toutes les couronnes. Enfin, par un acte de modestie qu’on ne saurait trop louer, il soumet ses plans à l’approbation du congrès de Paris.
Je ne sais pas ce que le congrès pourra dire, car tous les congrès de l’Europe se sont jusqu’à présent réunis sans moi. Mais j’approuve la brochure et j’adore les hommes de bonne volonté. Ceux qui veulent le bonheur des nations et l’indépendance des peuples sont mes amis. Je suis prêt à les défendre et à me faire tuer pour eux, s’il le faut. Non-seulement je n’ai pas regretté mes vingt sous, mais j’étais homme à signer la chose de mon sang, et je pensais que tous les citoyens de la France étaient du même avis.
Hé bien ! non. Il y a une personne d’Orléans qui ne raisonne pas comme nous. C’est un employé du gouvernement, à ce qu’on m’a dit, et l’un des mieux salariés. Mais n’importe ! il n’y a ni rang, ni fortune qui puisse prévaloir contre la justice et la vérité. Ce fonctionnaire a beau crier du haut de sa tête et faire plus de bruit qu’une demi-douzaine d’insurgés : nous ne sommes plus au temps où les hobereaux de province se soulevaient impunément contre la loi et la conscience du pays. Il y a une nation française, et un chef qu’elle a choisi ou accepté, et un gouvernement qu’elle appuiera de toutes ses forces, tant qu’il marchera dans le droit chemin. Il y a, par-dessus tout, une autorité sacrée et inviolable, quel que soit l’homme qui l’exerce : l’autorité du bon sens et du bon droit. Je ne connais pas l’auteur de la brochure, étant peu répandu dans le monde littéraire. Mais si je savais dans quel café on le trouve tous les soirs, j’irais lui serrer la main et lui dire en bon normand :
« Allez, marchez ! il y a un homme d’Orléans qui clabaude contre vous, mais vous avez pour vous la France, l’Italie, et tout ce qu’il y a de meilleur et de plus vaillant en Europe. On prend plus de mouches, comme dit l’autre, avec une cuillerée de miel qu’avec un tonneau de vinaigre. Le miel, c’est le bien des nations, le soulagement du pauvre monde et la délivrance des opprimés. Serviteur au vinaigre d’Orléans ! Personne ici n’est tenté de le boire. Orléans par-ci, Orléans par-là ; Orléans ne fera pas ses frais cette année ; Paris et Bologne, Florence et Modène, Parme, Ancône et la pauvre Pérouse arrangeront leurs affaires en 1860 comme s’il n’y avait pas d’Orléans ! »