Je lui dirais encore, à cet écrivain éloquent et sage : « Vous avez le poing solide ; frappez donc sur vos adversaires, et frappez dur. Je les connais de vieille date. Non-seulement notre crédulité fait toute leur science, comme disait Voltaire, mais notre faiblesse et notre complaisance font toute leur force. Il est facile de les dominer, il est impossible de les séduire. Les bons procédés, les tolérances, les concessions, les donations, les constructions, les enorgueillissent sans les soumettre, et les enflent sans les satisfaire. Tout ce qu’on fait pour eux les rend plus exigeants ; qui les oblige s’oblige. Essayez d’une méthode qui a fait ses preuves. Un vieillard d’une maison d’Orléans s’est mis en tête de brider ces gens-là. Il les a tenus sous sa main de 1830 à 1848. Et pas un n’a bronché ! Et ils ont prouvé par une obéissance unanime qu’ils étaient véritablement les serviteurs du Dieu fort. Quiconque sera fort devant eux, sera leur Dieu. »

Pardonne-moi, chère cousine, cette divagation politique. Je ne suis pas coutumier du fait ; mais la politique envahit tout, même les salons et les théâtres. L’Europe est très-vivante, cette année. Depuis la glorieuse demi-campagne que nous avons faite cette année en Italie, on a vu comme une résurrection des esprits. Il n’y a pas un bonnetier qui ne s’intéresse aux affaires publiques ; M. et madame Denis ne s’endorment plus sans jeter un coup d’œil sur la mappemonde. Le dernier événement dramatique est une pièce assez bien faite où l’on a cru reconnaître l’histoire du petit Mortara. Le directeur de la Porte-Saint-Martin encaisse tous les soirs 5,000 francs, qui ne sont pas précisément le denier de saint Pierre ; et les applaudissements de la foule semblent tomber sur la joue de M. Louis Veuillot.

Mais je m’étais promis de te parler du carnaval, et je m’aperçois que je n’en ai pas dit un mot. C’est partie remise. Aussi bien le carnaval commence à peine. Je n’ai rencontré qu’un petit domino fort éclaboussé, qui trottinait sur le boulevard entre minuit et une heure. Le second bal de l’Opéra, qu’on espérait pour la veille de Noël, a été remis à huitaine. C’est une politesse que nous avons faite à ces personnes d’Orléans.

XI
UN DÎNER DE CHASSEURS

Pourquoi cette lettre est datée d’Alsace. — Introduction du vomissement dans la langue politique. — Danger à éviter. — Les matassins journalistes. — La ville de Bouxviller. — Les petites capitales de l’Allemagne. — Pourquoi les Alsaciens ne parlent-ils pas le français ? — Je rencontre des protestants. — Horreur ! — Définition de la Raison, par M. Lacordaire. — Éloge des hérétiques, par quelques catholiques. — Je réponds victorieusement, à la romaine. — La chasse. — Dîner à Ingviller. — Les convives. — La conversation tombe dans la politique. — Circulaire de M. Billault. — Utilité des sous-préfets et des receveurs particuliers. — Cinquième et sixième roues. — Affaires de Rome. — Opinions de quelques chasseurs sur la question brûlante. — Trois discours. — Un homme de 1816. — Un homme de 1830. — Un homme de 1848. — Avenir de la coalition ultramontaine. — Les convives se mettent au lit.

Ma chère cousine,

Me voilà bien loin de Paris ; à cent vingt lieues, ou peu s’en faut. Mais garde-toi de croire que je sois exilé ou déporté. Les pauvres gens qui veulent mal de mort à tous les esprits libéraux ne sont pas en faveur à Paris. On ne les écoute que pour les siffler ; leurs gros mots ne blessent qu’eux-mêmes. Ils ont enrichi la langue parlementaire de quelques termes nouveaux, empruntés au dictionnaire des halles ; mais cette innovation, qui avait fait la fortune de M. Louis Veuillot, ne réussit point à ses alliés. Un évêque pamphlétaire m’accusait dernièrement d’avoir vomi de lâches calomnies contre le gouvernement du saint-père. L’expression n’était ni évangélique, ni académique. Cependant le bailleur de fonds du Journal de Rome a cru s’honorer en l’employant à son tour. Il l’a ramassée dans la fange où elle était tombée, et il la lance à son tour contre un journaliste plus autorisé que moi. Je ne sais pas si les 139 millions de catholiques admireront cet abus d’une métaphore sale, mais je me demande ce que deviendrait le langage des hommes si les amis de l’Italie répondaient à ses ennemis sur ce ton ? La modération, les convenances, la pudeur s’engloutiraient dans un même naufrage. La langue officielle descendrait de trope en trope au niveau du Catéchisme poissard. Tous les Moniteurs de l’Europe iraient cueillir des fleurs de rhétorique dans les jardins de la Villette et il faudrait attacher un matassin de Molière à la rédaction de chaque journal.

Quant à moi, ma chère cousine, je suis trop bien élevé pour juger en style de mandement la conduite de la cour de Rome. Si même un enfant terrible de l’Église monte dans une chaire française pour bombarder de ses gros mots le gouvernement dont il tient son titre, je suis prêt à déclarer politiquement que la bouche de monseigneur laisse tomber des perles et des roses. Mais il ne m’est peut-être pas défendu d’admirer dans ses effets les plus foudroyants

Cet esprit d’imprudence et d’erreur

De la chute des rois funeste avant-coureur.