Les Parisiens étaient généralement de cet avis lorsque j’ai quitté Paris pour venir chasser en Alsace.

Bouxviller est une ville de quatre à cinq mille âmes, bien laborieuse, bien commerçante, et singulièrement pittoresque, malgré tout son commerce et toute son industrie. Les vieux édifices n’y manquent pas, ni les costumes du bon temps. Un peintre de Paris qui était venu par hasard, y a loué un appartement pour l’année. Les mœurs des habitants sont antiques, c’est-à-dire simples, douces, hospitalières et patriarcales : leurs idées sont modernes.

Cette petite ville se souvient d’avoir été la capitale du comté de Hanau. Elle est un peu déchue de sa noblesse, mais elle a gagné en prospérité. L’Allemagne est pleine de petites capitales auxquelles je souhaite le même sort. Lorsqu’on voit quelques milliers d’habitants s’exténuer toute l’année pour subvenir au luxe mesquin d’une cour ridicule, on regrette que toutes les principautés féodales ne soient pas absorbées dans une grande monarchie, comme Bouxviller dans l’empire français. Il y aurait assez de quatre souverains en Allemagne. Trente-quatre gouvernements, c’est beaucoup.

Il y a deux cents ans que l’Alsace est réunie à la France, et nos départements du Rhin ont eu le temps de devenir français. Ils le sont par le cœur, par la gloire, par les souvenirs du premier Empire, par les douleurs de 1814 et de 1815, par le sang versé en Crimée et en Italie depuis la résurrection de nos drapeaux. Mais ils ne savent pas encore notre langue, et cela me fâche. Je ne crois pas qu’un cinquième de la population alsacienne ait appris le français après deux cents ans. C’est peut-être un dixième qu’il faudrait dire, peut-être moins encore. Les femmes surtout sont rebelles à l’étude, et, n’ayant jamais su qu’un mauvais allemand, elles n’enseignent pas autre chose à leur petite famille.

Je sais bien que les jeunes gens vont presque tous à l’armée et qu’ils y apprennent le français ; mais ils l’oublient au village, ayant fort peu d’occasions de le parler. Ils ne retiennent que les trois ou quatre jurons indispensables à la vie du soldat. N’y aurait-il pas quelque moyen de hâter l’éducation de ce million d’hommes ? Je me figure qu’il suffirait de quelques encouragements, de quelques primes offertes aux familles les mieux instruites, de quelques prix en argent distribués dans les écoles primaires. Le paysan s’applique à bien élever sa volaille, depuis qu’il a l’espoir d’obtenir, au comice, une médaille de vingt-cinq francs. On n’a jamais songé à récompenser les pères de famille qui apprennent le français à leurs enfants. C’est un oubli facile à réparer.

Un malheur, hélas ! irréparable, c’est l’invasion du protestantisme dans cette belle province. Bouxviller, Ingviller et les communes environnantes sont infestées du poison de l’hérésie. Il y a là bien peu de maisons où l’on ne voie dans le poêle, c’est-à-dire dans la plus belle chambre, les portraits de Luther, de Calvin, de Zwingle et de Mélanchthon. Je regardais avec une admiration mêlée d’horreur ces quatre apôtres de la révolte, qui ont arraché soixante millions d’âmes à la foi catholique. Ce n’est pas qu’ils aient de mauvaises figures, mais on lit dans leurs yeux la résolution implacable d’obéir à la raison. Or, qu’est-ce que la raison ? « La fille du néant, » comme l’a fort bien dit M. Lacordaire. « Elle vient du démon, » c’est M. Lacordaire qui l’a dit. Et il y a gros à parier que cette définition figurera prochainement dans le Dictionnaire de l’Académie !

J’avais tout lieu de supposer que les protestants d’Alsace, en qualité de rebelles, foulaient aux pieds les lois de l’Empire ; qu’ils refusaient l’impôt, se dérobaient à la conscription, méprisaient la morale et pillaient le bien d’autrui. Car enfin, une secte damnée à l’avance serait bien sotte de se refuser aucun plaisir ici-bas. Les renseignements que je pris sur place me jetèrent dans un véritable étonnement. Un policeman catholique m’assura que l’empereur n’avait pas de sujets plus dévoués, plus paisibles, plus irréprochables que ces hérétiques maudits. Un officier catholique me jura que ses meilleurs soldats étaient des protestants. Un percepteur catholique m’apprit que non-seulement les protestants se faisaient un devoir de payer leurs impôts, mais que plus d’un mettait une sorte de coquetterie à verser, le 1er janvier, toutes ses contributions de l’année. Un garde général catholique me déclara que, dans un canton où les protestants composent les trois quarts de la population, les quatre-vingt-treize centièmes des délits forestiers étaient commis par des catholiques. Je ne pouvais en croire mes oreilles. « Cependant, messieurs ! m’écriai-je avec l’autorité de la foi, il est certain que les catholiques sont plus éclairés que les protestants, puisqu’ils ont la lumière d’en haut. En outre, ils sont plus riches, puisque

Dieu prodigue les biens

A ceux qui font vœu d’être siens ! »

On me répondit poliment que je me trompais sur l’un et l’autre point. Que la jeunesse hérétique était plus instruite que la nôtre, parce que les pasteurs, hommes capables et pleins de zèle, s’adonnaient passionnément à la culture des esprits ; tandis que nos bons curés d’Alsace ne savent que dire la messe et anathématiser les protestants. On ajouta que les protestants cultivaient mieux la terre, élevaient des constructions plus propres, s’adonnaient plus hardiment à l’industrie et faisaient de bien autres fortunes que les catholiques. On me fit voir des villages protestants d’une propreté éblouissante, des terres en plein rapport, des manufactures admirables, comme celle de M. Goldenberg et celle de M. Schattenman. On me montra des hameaux et même des villes catholiques, où l’oisiveté, l’ivrognerie et la misère régnaient fraternellement, quoique les femmes eussent l’habitude d’entendre une messe par jour, et que les hommes célébrassent plus de cent fêtes tous les ans.