— Vous voyez, me dit un hérétique, que l’influence de Rome se fait sentir assez loin. On pourrait la comparer à ce vent du sirocco, qui souffle dans les déserts d’Afrique, et qui nous casse bras et jambes à Strasbourg. C’est un grand bonheur pour nous, d’avoir trouvé un abri contre le vent qui vient de Rome. Et songez que, si nos rois du XVIe siècle avaient permis que la France fût protestante, elle serait plus instruite, plus riche et plus morale qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Cette hypothèse révolta mon orgueil catholique.

— Monsieur, m’écriai-je au protestant, voilà ce que j’appelle un monument insigne d’hypocrisie et un tissu ignoble de contradictions[1] !

[ [1] L’auteur de cette phrase est N. S. P. le pape Pie IX, parlant d’une brochure célèbre. On pourrait l’avoir oublié, car le temps n’est plus où toutes les paroles du saint-père se gravaient profondément dans les esprits.

Par ce moyen, je lui fermai la bouche. Car, entre nous, son raisonnement était difficile à réfuter, et, lorsqu’on n’est pas sûr d’avoir raison contre les gens, le plus court est de leur dire des injures.

Notre partie de chasse fut très-gaie et finit bien. Un grand propriétaire de Bouxviller, chasseur consommé, nous conduisit dans une admirable forêt qui couvre les derniers versants des Vosges. Il y a là tout un peuple de lièvres et de chevreuils que le maître ménage avec soin, pour le plaisir de ses amis. Il faisait froid, mais le givre étincelait au soleil, les bouvreuils et les mésanges sifflaient dans le branchage des arbres, sur la tête du chasseur immobile. Je ne suis pas rêveur de mon état et je n’ai jamais bayé aux corneilles de la poésie, mais je ne connais pas de plaisir plus âpre et plus vivant que de m’adosser au tronc moussu d’un vieux chêne, les pieds dans la neige, un bon fusil dans les mains, le regard plongé dans les broussailles, l’oreille tendue vers la voix des chiens. La chasse approche, le cœur bat, le chevreuil déboule au galop, faisant ployer le taillis devant sa poitrine fauve : le coup part, la bête tombe : victoire ! Si tu voyais le joli broquart que j’ai roulé lundi matin ! Nous en avons pris quatre autres avec neuf lièvres, avant l’heure du dîner.

Notre aimable hôte avait eu soin de commander un festin pantagruélique chez le meilleur aubergiste d’Ingviller. Chacun de nous fêta le vin rouge de Neuviller et fit honneur à la cuisine. Ce ne fut pas sans bavarder copieusement sur toutes choses, et même sur la politique. La politique est à la mode cette année, je crois te l’avoir déjà dit.

Nous étions dix-huit chasseurs, de toutes les paroisses. Un peintre de Paris, un filateur de Rouen, un manufacturier de Strasbourg, un propriétaire breton, un bon jeune homme de Quévilly ; les autres nés ou domiciliés dans l’arrondissement.

On loua d’un commun accord une circulaire de M. Billault que tout le monde avait lue dans le Courrier du Bas-Rhin. Le maire d’Ingviller, homme fort capable, m’expliqua comment un simple avis du ministre à ses préfets pouvait simplifier l’administration.

— Personne, nous dit-il, ne s’était encore avisé du changement que les chemins de fer et les télégraphes doivent amener dans les affaires publiques. Nous avions autant d’employés dans les bureaux, nous consommions autant de papier à lettres que sous le règne des diligences. Une affaire se compliquait en passant de bureau en bureau, de carton en carton, et l’on n’en voyait jamais la fin. Du jour où les préfets verront les choses par eux-mêmes, et rien n’est plus facile aujourd’hui, la bureaucratie n’aura pas le temps d’embrouiller les questions, et elles se résoudront toutes seules.