— Mais alors, dis-je à mon tour, les sous-préfets deviendront inutiles !

— Ils le sont depuis longtemps, répondit un convive dont je ne me rappelle plus le nom. La sous-préfecture est une cinquième roue dont l’entretien coûte assez cher. Il n’y a pas de ville un peu importante où l’on ne trouve un président, un procureur impérial, un officier de gendarmerie, un commissaire de police, un maire, et plus de dix hommes qui sont les correspondants naturels et les auxiliaires assurés du préfet. La sous-préfecture était nécessaire en 1800, lorsqu’il s’agissait de créer l’unité administrative de la France ; mais l’unité ne nous manque pas en 1860, et nous sommes centralisés autant et plus qu’il ne faut. Je comprends encore l’autorité des sous-préfets, lorsque les distances étaient longues, les communications difficiles, et que le préfet pouvait à grand’peine exécuter une fois par an sa tournée obligatoire. Mais, aujourd’hui que toutes les villes se touchent, aujourd’hui que la plupart des préfets pourraient exécuter, sans fatigue, une tournée tous les deux mois, je ne vois plus à quoi nous servent ces trois cent soixante-treize administrateurs qui touchent de 4,500 à 8,000 francs d’appointements, sans compter les frais de bureaux, les frais de représentation, le logement dans un édifice public, etc., etc. Direz-vous que les sous-préfectures sont des écoles où l’on étudie pour devenir préfet ? On étudierait bien mieux au Conseil d’État, ou dans les bureaux de la préfecture.

Cette nouveauté me séduisit à première vue. Les économies de dix millions ne sont pas à dédaigner, et j’évaluais à dix millions par an ce luxe de trois cent soixante-treize cinquièmes roues.

— Mais, dis-je au réformateur, il me vient une autre idée. N’avons-nous pas aussi trois cent soixante-treize receveurs particuliers dans l’administration des finances ? Les percepteurs recueillent l’impôt direct et le portent au receveur particulier, qui le transmet au receveur général. Je ne suis pas un homme sérieux, mais je m’imagine que nos trois cent soixante-treize receveurs particuliers coûtent presque aussi cher à l’État que nos trois cent soixante-treize sous-préfets. Voilà une sixième roue à laquelle vous n’avez pas songé. Il fallait bien en prendre son parti lorsque les routes étaient longues et peu sûres. Mais nous sommes en 1860, et dites-moi, je vous prie, s’il en coûterait plus de temps et de danger aux percepteurs de vos communes pour transporter leurs fonds à Strasbourg que pour les voiturer à Saverne ? Elles n’y perdraient pas cinquante francs par année, et l’État y gagnerait pour le moins dix millions. Au demeurant, je suppose que les hommes qui nous gouvernent arriveront un jour à penser comme nous. Ils s’appliquent à diminuer le nombre des fonctionnaires en améliorant leur sort. Et puisque nous parlons de l’administration des finances, j’ai ouï dire que le ministre avait supprimé dix-huit cents perceptions en dix années, sans que la rentrée des impôts en eût souffert.

Je ne sais plus par quelle transition l’on vint à parler de la question romaine. Tous les convives étaient catholiques, au moins par le baptême ; cependant la majorité déclara qu’elle n’était point possédée du besoin d’avoir pour chef spirituel un souverain temporel.

— Moi, dit un brave Alsacien, je n’ai pas d’ambition pour moi ; à plus forte raison n’en ai-je point pour le pape. Si l’on me mettait une triple couronne sur la tête, on me fatiguerait beaucoup. Je ne souhaite point à autrui ce que je ne voudrais pas pour moi-même.

— Moi, dit un autre, je serais assez flatté de voir notre pape sur un trône ; à la condition toutefois que ses sujets s’en trouveraient bien. Un homme qui gouverne les gens malgré eux et qui fait tirer des coups de fusil sur son peuple, c’est un roi si l’on veut, mais ce n’est plus un pape.

— Moi, reprit un troisième, si notre curé se mettait sur les rangs pour être maire, je lui conseillerais de retourner à l’église. Et cependant un curé maire, c’est encore moins singulier qu’un prêtre roi.

— Moi, dit un autre, j’ai été pour le pouvoir temporel jusqu’à l’année 1858. Mais l’affaire Mortara m’a refroidi ; l’affaire Padova m’a glacé ; l’affaire Castellani m’a fait de la peine ; le sac de Pérouse m’a révolté. Je veux avant tout que le pape soit un saint homme, et je serai bien aise de lui voir ôter son pouvoir temporel, pour que personne ne commette plus de crimes en son nom.

Quelqu’un objecta que l’affaire Castellani n’était pas des plus graves. Un moine romain s’échappe de son couvent ; ce n’est pas la faute du saint-père. Le fugitif se marie chez nous, mange la dot de sa femme et lui laisse quelques enfants sur les bras : ce n’est pas la faute du saint-père. Le drôle retourne à Rome ; on lui donne les filles à confesser : ce n’est pas la faute du saint-père.