— Pardon, interrompit un vieux chasseur de Pfaffenhofen. J’ai une forêt, j’y mets du lapin, pour avoir le droit de chasser en tout temps. Mon lapin s’échappe et va manger vos récoltes sur pied : est-ce que je ne vous dois pas des dommages-intérêts ? Le pape a un royaume ; il y met du moine ; c’est son affaire. Mais, si le moine s’échappe du royaume et vient chez nous manger des dots et des innocences, n’avons-nous rien à réclamer ?
Quelques convives trouvèrent la comparaison plaisante ; quelques autres la trouvèrent juste. Mais le propriétaire breton, qui avait longtemps dévoré sans rien dire, réclama la parole avec une certaine solennité.
— Messieurs, dit-il, je suis un homme de 1816. Je regrette, par devoir ou par habitude, un jeune prince qui vit à l’étranger, qui se soucie médiocrement de régner sur nous, et qui, dans tous les cas, ne saurait fonder une dynastie, puisqu’il n’a pas d’héritier. Voilà ma couleur politique. J’ai de la religion comme vous tous, c’est-à-dire que je crois sans examiner et sans pratiquer.
» Pour ce qui est du clergé ultramontain, qui tend depuis quelques mois à soulever la France, je ne l’aime pas, et je l’estime peu. Nos souverains légitimes l’ont comblé de bontés ; on pourrait presque dire qu’ils ont été victimes de leur complaisance pour lui. Il les a trahis en 1830, pour baiser la main de Louis-Philippe, en 1848 pour caresser la blouse du peuple, en 1852 pour tomber aux pieds de l’empereur. Cependant, le jour où ces ultramontains donneront le signal de la croisade, je m’armerai !
— Pourquoi ? cria-t-on de tous côtés.
— Parce que…
— Moi, reprit le manufacturier de Rouen, je suis un homme de 1830. J’adore (disons-mieux), j’estime et je regrette une famille qui voyage depuis douze ans dans toute l’Europe. Ce n’est pas qu’elle ait fait beaucoup pour la gloire de la France, mais elle a fait énormément pour sa prospérité. Si Dieu avait permis qu’elle régnât jusqu’en 1860, nous aurions moins d’autorité en Europe, mais nous n’y aurions pas d’ennemis. Nous n’aurions pas pris les drapeaux de l’Autriche, mais nos administrateurs ne nous traiteraient pas en Autrichiens. Nous aurions tout autant de chemins de fer, de télégraphes, de milliards et de crédit, et la dette publique serait moins forte de moitié. C’était, d’ailleurs, une belle famille ; elle a éprouvé de grands malheurs, elle a défendu contre le peuple les priviléges sacrés de la bourgeoisie, elle a perdu un trône plutôt que de reconnaître l’égalité des citoyens entre eux, et je l’aime peut-être pour ces raisons. Du reste, je suis voltairien comme M. Thiers, comme M. Villemain et tous les grands hommes de 1830. J’ai la statuette de Rousseau sur ma cheminée, auprès du buste de M. Cousin. Voltaire et Rousseau sont mes hommes, et je me moque de mon curé comme du pap… Pardon ; j’allais dire une sottise. La vérité, messieurs, est que le jour où la faction ultramontaine nous donnera le signal de la croisade, je m’armerai !
— Pourquoi ?
— Parce que…
— Messieurs, dit à son tour le manufacturier strasbourgeois, si vous faisiez cette imprudence, je m’armerais aussi, mais contre vous. Je suis pourtant un homme de 1848. Je n’ai ni voté pour le prince-président, ni envoyé mon adhésion à l’Élysée, comme plusieurs de vos demi-dieux l’ont fait après le 2 décembre. Je n’ai pas assisté aux conférences de la rue de Poitiers. Je n’ai vu aucun de mes amis prendre le portefeuille d’un ministère. Mais j’aime la France, et tout homme qui la fera grande au dehors, prospère au dedans, est sûr de mon appui. Je n’aime pas le despotisme monstrueux qui ronge le cœur de l’Italie, et quiconque lui déclarera la guerre m’aura pour soldat. Quel que soit son nom, son passé, l’origine de son pouvoir, il n’a qu’à me montrer la route, je marcherai.