» Vous allez dire que je ne suis pas un homme de principes ; j’en conviens, mais les hommes qui vous traînent à leur remorque ont changé de principes presque aussi souvent que d’habit. Ils ont écrit sur leur drapeau tous les mots du dictionnaire, les uns après les autres, et suivant les besoins du temps. L’ordre à tout prix et la paix à tout prix, la liberté et l’obéissance, le respect des lois et le saint devoir de l’insurrection, le patriotisme français et le patriotisme européen, la nécessité d’un gouvernement fort, la nécessité d’un gouvernement parlementaire, la protestation des journalistes, les lois de septembre, les banquets, la Pologne, guerre aux Anglais, droit de visite, et mille autres devises qui pourraient se résumer en un mot : opposition. On les a vus Autrichiens quand nous avions la guerre avec l’Autriche ; Anglais quand nous n’étions pas d’accord avec l’Angleterre ; ultramontains le jour où le pape nous dit des injures. La même action leur semble bonne ou mauvaise, suivant l’homme qui la fait. Pour moi, quand l’action est bonne, j’approuve l’auteur, d’où qu’il vienne, et je me mets à son service. Cependant, messieurs, je suis sûr que nous ne viendrons pas aux mains. On ne fait pas de croisades lorsqu’on n’a pas la foi. Si les nouveaux champions du saint-père se rassemblaient jamais en un corps d’armée, ils partiraient eux-mêmes d’un commun éclat de rire en entendant des voltairiens, des protestants et même des israélites répondre à l’appel. La coalition se disperserait au milieu d’une gaieté folle, et votre état-major rentrerait à l’Académie française par une porte dérobée. Et les voltairiens de 1827, et les déistes de 1828, et les libéraux de 1829, et les insurgés de 1830, offriraient un fauteuil au dominicain Lacordaire, histoire de se consoler et de s’amuser un peu.
Sur ce discours, on se leva de table, et chacun se mit au lit sans avoir convaincu personne.
XII
UN CLOU CHASSE L’AUTRE
Deux lettres d’Orléans. — La pénitente mariée. — Nouvelles d’un évêché trop remuant. — La croisade. — Un mot en passant sur M. Lacordaire. — La gare de Nancy. — Je me trompe sur le sens des mots. — Protection, prohibition, libre échange, vie à bon marché. — On me tire d’erreur et l’on me donne un journal. — Discussion de mes compagnons sur la lettre de l’empereur à M. Fould.
Ma chère cousine,
Je vivais tranquille en Alsace, et je me promenais en gros souliers avec les plus honnêtes gens du monde, quand on m’apporta deux lettres d’Orléans. Mon cœur battit ; je me figurai dans le premier moment qu’un haut fonctionnaire de cette ville m’adressait enfin par la poste une réponse qu’il me doit[2]. Mais je fus bientôt désabusé. Je lus d’abord un billet anonyme qui peut se résumer ainsi :
[ [2] Voir la [note] à la fin du chapitre.
« Mon cher Valentin, si tu me promets l’indiscrétion la plus absolue, je te conterai un fait assez particulier. Une dame de cette ville est mariée à un chrétien qui ne pratique pas. Elle a pour directeur un saint homme qui souffre impatiemment cet état de choses, et qui l’autorise à choisir un remplaçant dans l’assemblée des fidèles, si le mari refuse de se convertir. Si tu prends intérêt à cette curiosité religieuse et morale, écris-en deux mots à ta cousine. Aussitôt ta lettre lue, je t’enverrai d’autres détails. »
Tu vois, cousine, que je ne me suis pas fait prier. Maintenant, il me vient un doute. Le secret de la confession est renfermé d’ordinaire entre deux personnes. Donc, la lettre anonyme que je viens de résumer ne peut venir que du confesseur ou de la pénitente. Or, je ne croirai jamais qu’elle soit du confesseur.
L’autre lettre est signée d’un des noms les plus honorables du Loiret. Je la transcris d’un bout à l’autre, sans y changer un seul mot, par la raison fort simple que le style de mon correspondant vaut mieux que le mien.