« Décidément, notre ville est appelée à jouer son rôle dans la haute comédie du XIXe siècle. Notre évêque s’agite. Tous les dimanches, grande réception à l’évêché. Grand dîner tous les deux jours ; les fonctionnaires y sont conviés par fournées. A table, monseigneur engage ouvertement la conversation sur les affaires de Rome. Il a lu publiquement certaines lettres qui apportaient à sa brochure une adhésion inattendue. On a beaucoup remarqué celle de M. Victor Cousin. L’amant de madame de Longueville et de quelques anciennes jolies femmes, le professeur révolutionnaire de 1828, l’insurgé de 1830, qui éleva sur la place du Carrousel un monument à son ami Farcy ; le philosophe athée, panthéiste, déiste et finalement éclectique, l’éditeur enthousiaste de la Confession d’un vicaire savoyard, a passé avec armes et bagages dans la petite armée de monseigneur Dupanloup. Heureusement, si le bagage est lourd, les armes sont émoussées.

» On vient d’enterrer à Montmartre le dernier soldat de Louis XV ; il est permis de supposer que le dernier aventurier de la Fronde n’ira pas loin. M. Cousin prie notre évêque de mettre aux pieds du saint-père l’expression de son respect et de son dévouement. Le pape en voudra-t-il ? J’imagine qu’il est embarrassé des recrues qui lui viennent de l’Académie. Que dira-t-il de M. Thiers en grand uniforme de croisé ? M. Villemain était, il y a quinze ans, l’ennemi déclaré des jésuites. Il les voyait partout, et jusque sous la table du conseil, chez le roi Louis-Philippe. Cette appréhension obstinée le harcelait si violemment, qu’il en fit une maladie. Le voilà tombé d’un mal dans un autre. Il me rappelle ce pauvre diable qui louchait en dedans, et se fit opérer par un oculiste. L’art fit un miracle en sa faveur et le guérit si bien de son infirmité, qu’il loucha en dehors jusqu’à la fin de sa vie.

» On nous affirme pour certain que M. Lacordaire entrera de plain-pied à l’Académie française. Si l’événement donne raison aux prophètes de l’évêché, vous verrez passer sur le pont des Arts un moine en grand costume, et quel moine ! Un apologiste de l’inquisition, un général de ces dominicains qui avaient le privilége de brûler les gens ! Je sais que le carnaval excuse bien des choses ; mais la plupart des académiciens ont trop d’âge et de raison pour qu’on leur passe une fantaisie de carnaval. Avant de s’embarquer dans cette inexcusable folie, qu’ils regardent les bustes des hommes sérieux dont l’Institut est peuplé ; ou, simplement, qu’ils arrêtent leurs yeux sur M. Guizot, cette statue vivante de l’ordre et de la liberté ! Qu’ils épargnent à l’illustre chef du protestantisme libéral un spectacle aussi injurieux pour les politiques de 1830 que pour les révolutionnaires de 1789 !

» M. Lacordaire est un homme de talent, je l’avoue. Il a parlé avec une certaine éloquence pour et contre tous les principes de la Révolution. Il a défendu et écrasé vaillamment les droits impérissables de la raison humaine. Il a brillé parmi les montagnards de 1848 et donné des garanties sérieuses au parti de la réaction. Le pape l’a justement béni et maudit tour à tour. Il est capable de servir utilement et de compromettre terriblement la coalition qui l’adopte. Mais ce chevalier errant du catholicisme, cet avocat de toutes les causes, cet enfant terrible de l’Église, porte un habit qui ne doit pas entrer à l’Académie. Les dominicains ne se contentaient pas de brûler les hommes ; ils brûlaient aussi les livres, et c’est un privilége qu’ils n’ont pas encore abdiqué.

» Je reviens à notre évêché. Grâce à la prépondérance de M. Dupanloup et au zèle de son état-major, les choses sont tendues dans le diocèse d’Orléans. Savez-vous combien nous avons de sociétés religieuses organisées et soumises à la direction de l’évêque ? Il y en a douze dans la ville, qui toutes, le jour d’une élection, obéissent comme un seul homme !

» Tous les membres de ces sociétés sont invités à tour de rôle aux soirées de monseigneur. Si bien qu’on y voit les ouvriers et les artisans coudoyer les chefs du parti légitimiste. Le compagnonnage religieux foisonne dans les salons, et, quoique les dames n’y soient pas admises, les boucles d’oreilles n’y manquent pas.

» Nos dévotes ne doutent point que le pape ne soit à la veille de monter sur le bûcher. Elles sont fanatiques de M. Dupanloup, comme il convient. On m’assure qu’elles portent du violet, en l’honneur de leur évêque. Autrefois le chevalier portait les couleurs de sa dame. Les béguines en chapeau violet, c’est le monde renversé.

» Je ne sais si la même agitation se fait sentir autour de tous les évêques, mais, si toute la France ressemble à Orléans, il y a une croisade dans l’air. La lettre de l’empereur au pape a calmé l’effervescence des courages et fait tomber la mousse. On s’escrimait hardiment contre une brochure anonyme ; pour attaquer la lettre impériale, il faut prendre un ton plus rassis. Les plus militants se sont déconcertés un jour ou deux ; mais, en revanche, il faut que la situation se dessine, depuis qu’il n’y a plus de biais possible. »

Tu comprendras facilement, ma chère cousine, que cette lettre m’ait arraché aux loisirs de la campagne et ramené bien vite à Paris. Je suis trop jeune pour avoir vu les croisades, et ma curiosité s’accroît de mon ignorance. Mon paquet fut bientôt fait. Trois de mes compagnons se décidèrent à revenir avec moi, pour certaines affaires qu’ils avaient à Paris. Tu les connais un peu, si je ne me trompe, sinon par leurs noms propres, du moins par leurs opinions politiques. Nous les appellerons, en trois chiffres, MM. 1816, 1830 et 1848.

En relisant cette grande lettre d’Orléans, je ne songeais pas à me demander comment un dignitaire de l’Église, logé dans un palais impérial, et salarié sur le budget, pouvait organiser, aux frais de l’État, dans une maison de l’État, une conspiration tapageuse contre les volontés libérales du chef de l’État. Mes réflexions ne s’égaraient pas si loin ; j’étais tout à l’espérance de voir une croisade, ou du moins une scène de la Ligue, ou pour le moins une copie des agitations plaisantes de la Fronde. Déjà mon imagination, aidée d’un peu de mémoire, me montrait des moines cuirassés jusqu’au troisième menton, des orateurs tondus pérorant sur la borne, le mousquet au poing ; M. Villemain porté en triomphe sous les arceaux des halles centrales, M. Cousin chevauchant au petit pas avec une grosse académicienne en croupe ; les dames en chapeau violet et les bedeaux au nez rouge chantant des mazarinades autour du palais Mazarin ! Mes compagnons de voyage ne trouvaient point la situation plaisante, et discutaient avec une certaine vivacité sur les priviléges du saint-père et les droits du peuple français. Il y avait quatre ou cinq jours que nous n’avions lu de journaux.