Je descendis à la gare de Nancy pour faire provision de nouvelles, et je vis du premier coup d’œil que l’agitation avait gagné jusque-là. Cent voyageurs de tout âge, de toute condition et de toute provenance s’arrachaient une demi-douzaine de journaux, lisaient à haute voix, ou discutaient par groupes sans parvenir à s’entendre. Je ne vis ni drapeaux, ni cuirasses, ni mousquetons, ni croix de drap rouge, et ce qui m’étonna particulièrement fut de n’entendre nommer ni le pape, ni le cardinal Antonelli, ni même M. Dupanloup. Les mots de protection, de prohibition furent les seuls que je saisis à la volée, parce qu’ils étaient dans toutes les bouches. On parlait aussi de libre échange et de vie à bon marché. Je ne manque pas de sagacité ; tu as pu le remarquer plus d’une fois. Je devinai qu’on débattait à mots couverts cette grande question qui remue la ville d’Orléans.

— Messieurs, dis-je en me glissant dans un groupe, je connais les choses dont vous parlez, et vouloir feindre avec moi ne vous servirait de rien.

» Sans doute la protection dont il s’agit est celle que notre gouvernement et notre armée ont bien voulu prêter au saint-père durant plus de dix ans. Vous avouerez, si vous êtes juste, que le protégé manque un peu de reconnaissance envers ses généreux protecteurs.

» Le mot de prohibition s’applique évidemment aux abus de toute sorte, injustices, violences, confiscations, brigandages, spoliations, vols d’enfants, que nous avons essayé, mais en vain, de prohiber dans l’État pontifical. Mon seul regret à moi, c’est que la prohibition n’ait pas été plus efficace et que le cardinal Antonelli ait appuyé de toute son obstination les choses que la France prohibait de toute sa sagesse.

» Le libre échange est sans doute celui que la brochure impériale conseillait au saint-père, dans l’intérêt de tous les chrétiens. Si Pie IX avait échangé librement contre une dotation raisonnable ce malheureux domaine temporel qui périt entre ses mains, la papauté n’en serait que plus riche, plus tranquille et plus considérée ; et trois millions d’Italiens béniraient le vicaire de Jésus-Christ, au lieu de blasphémer son nom.

» Il me semble qu’en tout cela le gouvernement français joue un rôle fort honorable, outre qu’il s’exprime beaucoup plus poliment que ses protégés ; et je m’étonne de vous entendre dire que vous donneriez votre vie à bon marché pour défendre l’absurdité contre la vérité, la fureur contre la raison, les abus contre la justice !

Je fis une pause, et j’attendis les applaudissements du public. Mais l’auditoire ouvrait de grands yeux et n’avait pas l’air de me comprendre.

Un vieux monsieur qui tenait le Moniteur à la main me demanda si j’arrivais de Pontoise ? Je répondis que Pontoise était sur la ligne du Nord, que j’arrivais de Bouxviller (Bas-Rhin), et que mon excellent ami, M. Feyler, nous avait fait faire des chasses magnifiques.

— Eh bien, reprit le vieillard, acceptez ce numéro du Moniteur et lisez-le sans perdre de temps. Vous comprendrez que la question romaine est bien passée de mode depuis ce matin. Non pas que les Français soient devenus indifférents au sort de l’Italie, mais ils comptent sur l’empereur et ses alliés pour affranchir pacifiquement les victimes du pouvoir temporel. Ce qui nous émeut tous aujourd’hui, c’est la publication d’un admirable programme, une révolution démocratique descendue d’en haut, la promesse d’un bien-être et d’une prospérité que tous les gouvernements avaient refusés aux classes pauvres. La poule au pot, rêvée par Henri IV, deviendra sous peu une réalité palpable, et ceux qui n’aiment pas la poule bouillie seront libres de la remplacer par un chapon rôti. On sonne le départ ; prenez, lisez et applaudissez.

Je partis à toutes jambes en remerciant le vieillard, et je lus à haute voix, dans le wagon, la lettre de l’empereur à son premier ministre. Mes compagnons m’écoutèrent de toutes leurs oreilles, sans faire aucune observation. Au demeurant, le texte était d’une clarté qui rendait tout commentaire inutile. Moi qui ne connais rien aux questions de finance (car je donne souvent une pièce de dix francs pour une pièce de cent sous), je devinai comment la réforme de quelques tarifs et la suppression du mot prohibé pouvait améliorer la vie matérielle de tout un peuple et décupler la richesse de la France.