La lecture achevée, je dis à mes compagnons :

— Je ne doute pas, messieurs, que vous ne rendiez une justice éclatante à l’auteur de cette lettre. Il a beau n’être pas de vos amis, la justice vous commande de reconnaître en lui le bienfaiteur de la nation.

— Moi ! s’écria le filateur de Rouen, l’homme de 1830 : que je bénisse la main qui me ruine ! Cette lettre m’a porté un coup mortel ; je suis perdu sans ressource ; mes pauvres enfants n’ont plus de pain ! Hélas ! je vivais heureux, tranquille, à l’abri d’une sage et bienfaisante prohibition. Mon outillage était primitif, mon capital modeste, mes produits médiocres ; mais le commerce s’en contentait, faute de mieux, et je faisais en toute sécurité des bénéfices énormes. Que vais-je devenir ? Il faudra ou que je me laisse écraser par la concurrence anglaise, ou que je double mon capital, que je perfectionne mon matériel, que j’améliore mes produits ! Impossible de gagner ce que je gagnais autrefois, si je ne double le chiffre de mes affaires et la somme de mes tracas ! Et pourquoi, je vous le demande ? Pour que la vile multitude ait la satisfaction de mettre des bas ! Je retourne à Rouen ; je harangue mes mercenaires ; je les insurge contre un pouvoir odieux qui veut les enrichir à nos dépens. Que tous les manufacturiers suivent mon exemple ! Avant six mois, nous aurons soulevé les masses et relevé, grâce à nos ouvriers, le trône de la bourgeoisie !

— Mon cher monsieur, reprit l’homme de 1848, je suis manufacturier comme vous. J’occupe un millier de braves gens qui m’aiment et qui se feraient tuer pour moi. Chacun d’eux gagne en moyenne trois francs par jour, et cette petite somme est loin de suffire aux besoins d’une famille. C’est que tout est cher en France, depuis le pain jusqu’à la blouse. Le jour où le programme impérial aura pris la forme d’une loi, toutes les choses nécessaires à la vie baisseront de prix, et mes ouvriers seront plus riches, sans que je leur donne un sou de plus.

— Mais vous serez plus pauvre, vous ! La concurrence de l’étranger vous forcera d’abaisser vos prix !

— Assurément. Mais, si mes bénéfices sont diminués de moitié, j’en serai quitte pour produire deux fois plus ! Les consommateurs ne manqueront point, soyez-en sûr. Nous avons quelques millions de Français qui marchent pieds nus, et il faudra plus d’une semaine pour leur fabriquer des bas !

— Messieurs, interrompit l’homme de 1816, je ne me suis jamais occupé de ces bagatelles, et nos souverains légitimes n’y songeaient pas beaucoup plus que moi. Henri IV a bien dit un mot sur l’affaire dont vous vous entretenez, mais ni Louis le Grand, ni Louis le Bien-Aimé, ni Louis le Désiré, n’ont abaissé leur esprit jusqu’à la chaussure de nos manants. Il se peut toutefois que la lettre en question porte des fruits agréables au menu peuple ; raison de plus pour que les honnêtes gens lui refusent leur approbation. Un vrai Français aime mieux souffrir sous ses rois légitimes, suivant l’usage immémorial de la monarchie, que d’être heureux sous un usurpateur.

— Vous en parlez bien à votre aise, répliqua le républicain. Je ne suis point l’ami de Napoléon III, car il a renversé violemment mon parti, au moment où mon parti s’apprêtait à le renverser ; mais je préfère un ennemi qui nous fait du bien à un ami qui nous fait du mal.

La discussion durait encore lorsque le train nous déposa tous ensemble à la gare de Paris.