[NOTE]. — Les premières lignes de ce chapitre exigent deux mots d’explication. Monseigneur Dupanloup, évêque d’Orléans, dans un mandement qui fit assez de bruit, m’avait consacré le paragraphe qu’on va lire :
« Puis-je aussi vous rappeler sans rougir les lâches calomnies vomies, c’est le mot, contre le saint-père et contre son dévoué ministre, par une plume française ? Il est vrai qu’avant d’outrager Rome, elle s’était exercée déjà au mépris de l’hospitalité reçue, et agréablement moquée de cette Grèce, qui, quoi qu’on puisse dire encore d’elle et contre elle, n’en est pas moins la seule en Europe qui tienne l’étendard levé contre l’éternel ennemi du nom chrétien. »
A cette agression tant soit peu brutale, je répondis par la lettre suivante :
« Schlittenbach, 8 octobre 1859.
» Monseigneur,
» J’habite, avec ma famille, une petite maison isolée dans le département du Bas-Rhin. Les journaux de scandale n’arrivent pas jusqu’à nous. C’est vous dire que nous ne recevons ni le Figaro, ni l’Univers, ni les mandements politiques des évêques. Mais un habitant de Saverne, qui s’intéresse à moi, et n’aime pas qu’on me dise des injures, m’a envoyé une copie de votre dernier pamphlet.
» Vous êtes, monseigneur, un esprit libéral. Vous avez défendu la liberté de l’enseignement, ou du moins ce que le clergé français déguisait sous ce pseudonyme. Vous tolérez l’étude des auteurs classiques, et vous avez des petits séminaires où l’on joue la tragédie en grec. Vous avez tenu tête à M. Veuillot avec un courage assez rare chez les hommes de votre rang, et vous ne vous êtes incliné devant ce grand génie que le jour où le pape lui a donné raison contre vous.
» Aujourd’hui, monseigneur, vous défendez la liberté de la presse. Vous faites mieux que de la défendre, vous la pratiquez hardiment, ouvertement, avec cette fierté mâle que l’assurance de l’impunité donne aux héros en robe longue. Le mandement n’était autrefois qu’une petite gazette épiscopale, traitant des œufs, du beurre et du fromage, et des choses qu’il est permis de manger en carême. Vous le transformez en journal politique, sans rien payer au timbre et sans verser aucun cautionnement. Garanti par un caractère sacré contre les rigueurs de la police correctionnelle, vous déclarez la guerre à votre ancien souverain et notre fidèle allié, le roi de Sardaigne. Vous ne ménagez pas même le gouvernement qui, de Savoyard vous a fait Français, de prêtre vous a fait évêque, et qui vous donne un traitement pour que vous le serviez. Vous affichez vos diatribes sur des murs qui appartiennent à l’État ; vous les faites lire en chaire par des fonctionnaires publics, nourris aux frais de l’État ; et le prince qui vient d’accorder une amnistie à ses ennemis vaincus et découragés, daigne laisser une apparence de triomphe à votre petite insurrection. Vous aviez deux bonnes raisons pour garder le silence, puisque vous êtes né sous le sceptre du roi de Sardaigne et que vous vivez dans l’empire français. Est-il possible que l’habit ecclésiastique vous ait affranchi de vos deux souverains légitimes pour vous soumettre à un petit prince étranger ?
» Ne croyez pas, monseigneur, qu’un sentiment de rancune personnelle m’ait inspiré ces réflexions. Vous m’avez maltraité, il est vrai, mais en si bonne compagnie, que c’était me faire beaucoup d’honneur. Je consens à rester jusqu’à la fin de mes jours dans la catégorie où vous m’avez rangé, avec le roi de Sardaigne et tous les glorieux chefs de la révolution italienne. Je confesse même entre nous que je ne savais pas mériter tant de gloire en plaidant la cause d’un peuple opprimé.
» Peut-être auriez-vous pu employer des expressions plus courtoises contre un homme poli et lettré. Mais la polémique religieuse a ses mœurs. Elle a transporté dans le langage les torches et les chevalets dont elle n’ose plus faire emploi dans la vie pratique. Le feu sacré de l’inquisition a passé tout entier dans l’éloquence des hommes.
» Je m’en suis aperçu dès le premier mandement, je veux dire dès le premier article de votre nouvel ami, M. Veuillot. Lorsqu’on m’a dit que ce père Duchesne de l’Église allait me déclarer la guerre, j’ai craint quelques objections sérieuses à mes théories, ou quelque réfutation terrible des faits que j’avais avancés. Déjà je préparais toutes les armes de la logique et de l’histoire : quelle naïveté ! M. Veuillot s’est borné à me dire des injures, comme vous, monseigneur, et à dénoncer mon livre à la police. Car il est plus facile de ruiner un éditeur que de ruiner un argument, et la réplique la plus saisissante sera toujours une saisie.