» Aux termes de la loi, monseigneur, je pourrais exiger l’insertion de cette lettre dans votre plus prochain numéro, c’est-à-dire dans votre prochain mandement ; mais je ne veux point abuser de mon droit, et il me suffit d’avoir raison.
» Je baise avec respect votre anneau pastoral et je m’incline humblement, monseigneur, devant le caractère sacré dont vous êtes revêtu. »
XIII
LES ULTRAMONTAINS ET LES GALLICANS
Définition de l’ultramontain. — L’armée du pape contre l’empereur des Français. — Le gouvernement est patient. Il reçoit des boulets et renvoie des dragées. — Le clergé gallican. — Hincmar et Bossuet. — La déclaration de 1682. — Belle conduite du clergé gallican. — Mandement de monseigneur de Condom. — Moralité.
Ma chère cousine,
Lorsqu’on parle ici d’un évêque ultramontain, on entend sous ce mot un prélat qui a son corps dans la ville d’Arras ou d’Orléans et son âme à Rome, au delà des Alpes, en pays d’Outremonts ou d’Ultramonts.
Chacun sait que les ultramontains sont une fraction et même une faction très-puissante dans le haut clergé. Secte contraire à toutes les libertés publiques et nationales, toujours prête à sacrifier la nation au souverain, et le souverain à un petit prince étranger. On les a vus complices très-résolus de tous les maîtres qui se sont assis sur le peuple français, et révolutionnaires très-fougueux lorsqu’un mot d’ordre venu de Rome les a lancés contre le roi ou l’empereur de notre pays. Aujourd’hui même, la fureur qui les emporte contre le gouvernement impérial n’est comparable qu’à leur servilité du 2 décembre. S’ils pouvaient renverser à coups de mandements l’édifice que leurs mandements ont consolidé jadis, l’Empire ne serait plus qu’une ruine.
La nation ne veut aucun bien à ces hommes, qui seront toujours ses ennemis. Si quelques dévotes d’Arras et quelques Dupanlouves d’Orléans se coiffent de violet en l’honneur de leurs évêques, l’immense majorité du peuple français supporte impatiemment les homélies révolutionnaires de ces insurgés du despotisme.
Le gouvernement les supporte. Patiemment ? Je ne sais. Avec plaisir ? J’en doute. Est-ce la reconnaissance des services rendus ? est-ce la crainte d’une pire exaspération qui conseille à l’empereur et à ses ministres une patience plus qu’évangélique ? Pour résoudre cette question, il faudrait être plus grand clerc que je ne le suis. Ce que je comprends fort bien, c’est que les évêques ultramontains, soulevés contre l’empereur des Français et son allié le roi de Sardaigne, impriment impunément les écrits les plus audacieux. La liberté de la presse, qu’on a promis de nous rendre à tous, quand nous serions trop vieux pour en user, existe dès à présent pour quelques pamphlétaires mitrés. Le droit de réunion, qu’on nous refuse encore, est accordé généreusement à de formidables sociétés ultramontaines qui enrôlent les hommes par milliers. Autant on est sévère pour nous, pauvres petits révolutionnaires de la liberté, autant on est indulgent et respectueux pour la révolution théocratique.
J’imagine que le gouvernement se croit assez fort pour dédaigner les injures ultramontaines, parce qu’il s’appuie sur le clergé gallican. On sait, ou du moins on dit que la plupart des simples prêtres et quelques évêques français sont dévoués aux libertés gallicanes et même aux libertés publiques. On rappelle la glorieuse tradition d’Hincmar, archevêque de Reims, contemporain de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, qui se prononça courageusement pour la cour de France contre la cour de Rome. On évoque les souvenirs du bon temps et le rôle démocratique des évêques élus par les citoyens, héritiers des tribuns, investis du beau titre de défenseurs du peuple.