Voilà, ma chère cousine, l’opinion que les journaux m’avaient faite sur Bade et son souverain. Je présume que tous les Français sont dans les mêmes idées, puisqu’ils vont puiser la vérité aux mêmes sources que moi.

Tu comprendras le désir irrésistible qui m’a poussé un beau matin vers la petite ville et le grand homme dont on parle si avantageusement tous les étés. Je suis parti comme un boulet. Que dis-je ? comme un caissier. C’est au point que dans ma hâte j’ai oublié d’aller voir midi à la belle horloge de Strasbourg.

Quand l’omnibus de Kehl aborda la rive droite du Rhin, mon cœur battit, mes yeux se mouillèrent : « Salut, m’écriai-je en moi-même, salut ! pensive Allemagne ! séjour de la bonne foi et de la simplicité ; patrie des vertus naïves ; sanctuaire des souvenirs innocents ! Reçois un étranger que le hasard a fait naître en France, mais qui méritait de voir le jour au milieu des honnêtes Germains ! » Peut-être avais-je pensé un peu haut, car tous les voyageurs de l’omnibus se mirent à me regarder. Mon voisin me tendit la main et me dit :

— Monsieur, nous sommes faits pour nous entendre ; touchez là.

Comme il parlait mal la langue allemande, je reconnus qu’il était Allemand du grand-duché de Bade. Sa figure me plut au premier coup d’œil, et son costume aussi. Ses traits semblaient avoir été ébauchés à coups de couteau par un artiste de la contrée. Ses pieds longs, larges et plats étaient de ceux qui s’appuient fortement sur la terre patrie et couvrent une vaste étendue de sol natal. Des bas de laine noire, une culotte de drap bleu, un gilet rouge à boutons de cuivre, une redingote tombant jusqu’aux talons et une casquette de loutre achèveront de te peindre ce vieil Allemand de l’âge d’or. Nous eûmes bientôt fait connaissance : donnez-moi un homme de cœur, et, avant cinq minutes, j’en fais mon ami.

Il m’offrit si cordialement un verre de bière, que je me fis un plaisir de manquer le train pour le suivre dans sa maison. C’était une maison de commerce, bien fournie en marchandises de toute sorte et de tout pays : vins, liqueurs, cristaux, cigares, librairie, épicerie, coutellerie, il y avait de tout dans ce magasin. La politesse me commandait d’y faire quelques emplettes. Je jetai mon dévolu sur certains cristaux de Bohême que je destinais à ton étagère ; mais l’énormité des droits à payer me retint.

— Qu’à cela ne tienne, s’écria mon nouvel ami : nous les ferons entrer sans la permission de la douane.

— En contrebande ?

— Bien sûr.

— Est-il Dieu possible ! Honnête Allemand, vous faites la contrebande ?