— Hélas ! monsieur, à quoi me servirait-il d’être Allemand, si je ne la faisais pas ?
Je demeurai confus. A mon sentiment, la contrebande est un vol. Mais je ne voulus pas le dire à ce brave homme, de peur de l’affliger.
— Ainsi, repris-je d’un air indifférent, vous faites tort au gouvernement français de tous les droits qu’il aurait à percevoir sur vos marchandises ?
— Je m’en flatte, et il n’y a pas un Allemand qui ne raisonne comme moi. Nous aimons les Français individuellement, mais nous n’aimons pas le gouvernement de la France. Obliger les individus en fraudant l’administration, c’est double plaisir.
Il y avait dans cet argument je ne sais quoi de spécieux qui m’éblouit.
— J’espère au moins, lui dis-je, que vous vous abstenez de faire tort à votre gouvernement ?
Il me regarda en homme qui ne comprend pas. Je développai ma question.
— Voici, lui dis-je, du vin de Champagne, de l’eau-de-vie de Cognac, des cigares de la Havane, des rasoirs anglais, du thé : je ne doute pas que toutes ces denrées étrangères n’aient payé des droits à Bajazet, je veux dire au gouvernement du grand-duc.
Le digne Allemand se mit à rire, et de si bon cœur, que je partageai son hilarité sans savoir pourquoi.
— Ça ! criait-il en montrant du doigt les marchandises que j’avais nommées ; ça ! c’est allemand comme ma casquette, et ça n’est jamais venu de l’étranger.