Il me conduisit, en effet, dans une galerie où vingt-cinq ou trente toiles blafardes étaient attribuées à des maîtres flamands ou vénitiens. Je promenai un regard un peu étonné sur ces tableaux pâles et décolorés, aussi tristes à voir que les rosiers qui ont la maladie du blanc. On aurait dit qu’un rayon de lune était venu s’étaler sur ces chefs-d’œuvre pendant les vacances du soleil. La chaude lumière de l’Italie, les feux étranges que Rembrandt allumait sous sa brosse, les splendeurs radieuses que Rubens verse à larges flots sur ses montagnes de chair vivante avaient peut-être passé par là, mais il n’en restait plus aucune trace.
— Sérieusement, dis-je à mon guide, que me montrez-vous là ? Est-ce des copies ? Elles ne sont pas mal dessinées, mais il conviendrait d’y ajouter quelques glacis. Est-ce des originaux ? Alors expliquez-moi le malheur qui leur est arrivé.
Mon guide se dressa sur la pointe des pieds en s’écriant d’une voix triomphante :
— Je savais bien que vous ne les reconnaîtriez pas ! ils étaient jaunes ! ils étaient colorés ! ils étaient barbouillés de soleil ou de vernis, d’ombre ou de crasse, qu’importe ? J’ai tout nettoyé, moi ! j’ai étendu ces toiles par terre ! j’y ai mis des ouvriers qui marchaient dessus ! j’ai fait frotter, frotter tant et si bien, que mes hommes se sont usé le bout des doigts. J’ai frotté moi-même avec du coton et quelques gouttes d’esprit-de-vin. Il fallait voir danser les couleurs inutiles et tout ce prétendu luxe de glacis qui fait des ombres sur les tableaux ! Regardez maintenant comme ils sont propres, nos grands maîtres ! comme ils sont frais, tendres et appétissants ! La femme que vous voyez là était brillante comme un feu d’artifice ; elle crevait les yeux, ma parole d’honneur ! La voilà blanche comme un poisson ; mais il a fallu du frottage ! C’est égal, je ne me plains pas de ma peine. Que Dieu me donne encore dix ans de vie et tous les tableaux de notre musée seront aussi blancs que ceux-là.
Je ne regardais plus les tableaux : à quoi bon attrister mes yeux par le spectacle de ces ruines ? Je regardais mon étrange compagnon. C’était un petit homme vif, à la figure brune, à l’œil brillant : un illuminé de la destruction. Évidemment, il était sincère et convaincu comme Danton ordonnant les massacres de septembre. Mais je songeais avec épouvante au mal irréparable que de tels hommes peuvent accomplir en dix ans ! J’entrepris de lui prouver qu’il avait gâté toute une galerie. Il rit d’un petit rire sec et satanique.
— Oui, dit-il, vous voilà comme les autres : un de plus à me blâmer, qu’importe ? il y a longtemps que je ne compte plus mes ennemis. Mon siècle aura beau se gendarmer : je sais que la postérité m’élèvera des statues.
— Il se peut, cher monsieur, lui répondis-je avec douceur ; mais, si j’avais l’honneur d’être pour un instant le maire de Landerneau, je commencerais par vous couper la tête !… sauf à vous élever une statue si la postérité vous donnait raison. Car il est monstrueux qu’un petit homme brun qui n’est ni artiste, ni même critique, gaspille arbitrairement l’héritage de nos grands maîtres et le patrimoine de toute une nation.
— Des phrases ! dit-il en ricanant, des phrases ! j’en ferai aussi, quand je voudrai. Qu’est-ce qu’un musée ? Une école pour les jeunes gens. Nos élèves viennent ici pour étudier le procédé des maîtres ; je le leur montre à nu.
— Non, morbleu ! vous l’écorchez ! Croyez-vous que ce Rubens, par exemple, lorsqu’il sortit de l’atelier du maître, était aussi blafard que vous nous l’avez fait ?
— Je le suppose, monsieur, je le suppose.