Ce que je vis à Landerneau dissipa mes dernières illusions. Je rencontrai sur le seuil du musée un vieillard respectable qui remportait un tableau sous son bras. Il me prit à partie sans me connaître et me dit :
— Regardez ! c’est un Titien authentique. Tous nos grands peintres l’ont vu : M. A., M. B., M. C., M. D. ! Ils disent unanimement qu’il y aurait crime à laisser sortir un tel chef-d’œuvre de Landerneau. Tous nos critiques sont du même avis ; tous nos amateurs désintéressés pensent comme les critiques. Mais ces messieurs de l’administration ne veulent de mon tableau à aucun prix. Ils prétendent, sans aucune raison ni apparence, que c’est un Bonifacio !
Je consolai ce pauvre homme du mieux que je pus. Je lui dis que les conservateurs d’un musée devaient apporter dans leurs achats la plus grande réserve, et qu’on ne saurait être trop prudent lorsqu’on manie les fonds du public. D’ailleurs, le musée de Landerneau était déjà un des plus riches de l’Europe, et les conservateurs avaient assez à faire s’ils voulaient conserver religieusement le dépôt qui leur était confié.
Là-dessus, je tournai le dos au vieillard et j’entrai dans une grande salle où tous les conservateurs étaient réunis. Je les vis tous à genoux, plongés dans une sorte d’adoration muette. L’objet de leur culte était un petit fétiche d’ivoire jauni qui me parut assez laid…
— Messieurs, leur dis-je, vous me pardonnerez si je risque une question indiscrète ; mais je voudrais savoir quel prix vous attachez à ce brimborion-là ?
Un des conservateurs me regarda d’un air profondément dédaigneux :
— Apprenez, me dit-il, que nous sommes en admiration devant un ivoire du VIIe siècle qui ne nous a coûté que 5,500 francs. Le vendeur en voulait 6,000, mais nous avons marchandé.
Je demandai à voir le chef-d’œuvre d’un peu plus près. C’était véritablement un ivoire, et fort bien travaillé par les acides, car on était parvenu à le fendiller à contre-sens. Une petite inscription qui avait échappé à la loupe de ces messieurs m’apprit que ce fétiche avait été fabriqué à Paris en 1860. Il valait bien 25 francs pour un amateur ; il en eût valu 500, s’il avait été authentique. Je présentai mes compliments à ceux qui faisaient si bien les affaires du musée.
Un des conservateurs, touché de ma louange, offrit de me promener dans les galeries de peinture. Il m’arrêta devant un Murillo qui valait bien 30,000 francs, mais que la ville de Landerneau avait payé beaucoup plus cher.
— Tout cela n’est rien, me dit-il ; venez ici que je vous montre mes Vénitiens, mes Flamands. Je dis mes, car ils sont bien de moi depuis que je les travaille. Si la modestie ne me retenait un peu, je les signerais de mon nom.