Cependant, ma chère cousine, il arrive que des amateurs, même très-riches, passent auprès d’un chef-d’œuvre sans le dépister. Il se peut même qu’un Raphaël aussi beau et aussi authentique que l’Apollon et Marsyas de M. Morris Moore soit exposé huit jours à l’examen de toute une ville sans qu’aucune personne autorisée y reconnaisse le pinceau de Raphaël. On a vu des hommes qui n’étaient pas très-riches mériter de le devenir par la sagacité de leurs recherches, la beauté de leurs trouvailles, l’autorité irréfutable de leurs démonstrations.
Qu’arrive-t-il alors ? Toute la sainte-alliance des galeries, tous les riches amateurs et tous les experts à leurs gages se liguent contre le chef-d’œuvre inconnu qui s’est produit sans leur permission. Quels que soient le mérite de l’œuvre et l’authenticité de la signature, on trouve d’excellentes raisons pour l’attribuer à quelque élève de Jules Romain, ou, au pis aller, à Jules Romain lui-même. Mais les amateurs et les experts se laisseraient tous égorger plutôt que de naturaliser un chef-d’œuvre qu’ils n’ont pas inventé. Le préjudice serait trop grand pour leur amour-propre et surtout pour leur intérêt. Un tolle général s’élève dans Landerneau. Le pauvre inventeur, étourdi par les criailleries, s’enfuit dans le camp des critiques. Il leur montre le chef-d’œuvre. Les critiques prennent leur lorgnon et reconnaissent la composition, le dessin, la couleur, le faire de Raphaël. Il s’adresse aux artistes, et les artistes de talent tombent à genoux devant le génie du maître. Il revient aux amateurs et les amateurs lui répondent : « Donnez-nous votre tableau pour rien ; il sera authentique avant trois jours. »
Heureusement, ma chère cousine, il y a un musée à Landerneau. Un musée est une collection d’œuvres authentiques, acquises à grands frais des deniers publics pour l’honneur du pays, la joie des habitants et l’instruction des artistes. Quelques administrateurs choisis par le maire sont chargés d’entretenir et d’augmenter ce trésor municipal. Ils ont le triple devoir de conserver intact le dépôt qui leur est confié, d’empêcher qu’aucune copie ni contrefaçon n’y soient introduites par fraude, d’y faire entrer à l’occasion tous les chefs-d’œuvre authentiques dont la possession serait utile ou honorable à la ville de Landerneau.
L’inventeur aux abois va trouver ces hommes de bien.
— Messieurs, leur dit-il, j’ai découvert un tableau de maître. Regardez-le seulement, et vous le tiendrez pour authentique si vous savez votre métier. Nos riches amateurs le repoussent avec toutes les apparences du dédain, parce qu’ils l’ont laissé passer en vente publique ; ils ne lui rendraient justice que si je leur en faisais présent. J’aime mieux vous le céder pour le prix qu’il me coûte, afin que votre sanction et le grand jour du musée me vengent de tous les quolibets. Acceptez donc mon Raphaël !
MM. les conservateurs du musée répondent au malheureux inventeur :
— Monsieur, si votre tableau était à moitié détruit et repeint du haut en bas, nous en donnerions 7 ou 800,000 francs, pourvu qu’il sortît d’une galerie célèbre. Le pavillon, en ce cas-là, couvrirait la marchandise. Mais un simple chef-d’œuvre qui vient on ne sait d’où ne servirait qu’à nous compromettre. Nous aimons mieux vous prouver que votre Raphaël est l’œuvre d’un grand maître inconnu, ce qui lui ôte toute espèce de valeur. N’insistez pas pour nous le vendre : nous prouverions alors que vous l’avez fabriqué vous-même et qu’il ne vaut pas deux sous. Le public et le gouvernement, qui s’y connaissent aussi bien l’un que l’autre, nous croiraient sur parole.
— Eh bien, s’écrie l’inventeur exaspéré, prenez-le pour rien ! je vous le donne. Il ne sera pas dit qu’une œuvre de ce mérite sortira de notre pays.
— Gardez votre tableau ! répondent les conservateurs du musée chargés d’entretenir et d’augmenter le trésor artistique de Landerneau. Si nous faisions l’imprudence de l’exposer dans une de nos galeries, on se mettrait peut-être à l’admirer, et l’on nous blâmerait de ne pas l’avoir acquis plus tôt.
Voilà, ma chère cousine, ce qui se passe dans une des villes les plus intelligentes de notre pays. Il est vrai que Landerneau est loin de Paris ; mais la chose n’en est pas moins surprenante. Je savais bien qu’à Londres, M. Morris Moore, inventeur d’un Raphaël très-beau et très-authentique, avait trouvé un ennemi acharné dans la personne de sir Charles Eastlake, directeur de l’Académie des beaux-arts et de la Galerie nationale. J’avais même entendu dire que M. Morris Moore s’était vengé en prouvant à la chambre des communes que sir Charles Eastlake achetait un faux Holbein pour 17,750 francs et détruisait des chefs-d’œuvre authentiques, sous prétexte de les nettoyer. Mais je n’aurais jamais supposé que la moindre de ces horreurs pût se renouveler en France.