Pareillement, lorsqu’il se produit un grand scandale, que M. Galimard est chargé de peindre la rue de Rivoli dans toute sa longueur, ou qu’une dame, peintre de fleurs, obtient la commande de deux batailles ; lorsque les conservateurs d’un musée massacrent un chef-d’œuvre ou couvrent d’or une croûte, tous les gens bien informés prédisent à coup sûr qu’il y aura du bruit dans Landerneau.

Landerneau est, d’ailleurs, une fort jolie ville, reconstruite à neuf sur le modèle de Paris. Elle avait autrefois des rues étroites et des maisons malpropres. La municipalité, humiliée d’un état de choses qui rappelait le moyen âge, fit élargir les rues et rebâtir les maisons. Puis, voyant que la ville ainsi refaite manquait d’ensemble et d’harmonie, elle la fit incendier pour cause d’utilité publique et la reconstruisit sur un plan qui ne laisse plus rien à désirer. Cela coûta quelque argent, mais on pourvut à tout par un système d’octroi fort paternel, qui augmente à peine de trois francs le prix d’un verre de vin.

Landerneau possède une école des beaux-arts, précieux établissement où les professeurs viennent une fois par semaine pour s’assurer que les élèves ne sont pas morts.

Cette école produit de grands artistes, de médiocres et de mauvais.

Les grands artistes, à Landerneau, ne sont pas les plus riches. La conscience de leur talent et une certaine fierté naturelle les empêchent de faire le pied de grue aussi longtemps qu’il le faudrait dans les antichambres de M. le maire. Aussi n’obtiennent-ils guère de commandes. Ils travaillent pour la gloire, c’est-à-dire pour la satisfaction d’exposer leurs ouvrages dans une salle de l’hôtel de ville. L’exposition s’ouvre tous les sept ans, à moins toutefois que le concierge n’oublie de l’ouvrir. L’entrée du salon était gratuite jusqu’à ces derniers temps ; mais, pour répandre le goût du beau dans les classes pauvres, on l’a mise à vingt sous. Pendant toute la durée des expositions, les feuilles de Landerneau impriment un article des beaux-arts où la critique glorifie en patois d’atelier le talent de tous ses amis. Cet éloge, que le public ne lit guère, est la plus belle récompense et le plus clair revenu des grands artistes.

Les médiocres sont les plus heureux. Pourvu qu’ils suivent le courant de la mode, qu’ils se conforment au goût du jour, et surtout qu’ils se gardent avec soin de rien faire de grand, ils sont sûrs de vendre leurs tableaux 100 francs la pièce à quelques honnêtes marchands qui les revendront 1,000. Si, par exception, un tableau montait à 1,000 francs dans l’atelier de l’artiste, il en vaudrait 10,000 dans la boutique d’un marchand. La proportion est toujours la même. C’est pourquoi ces messieurs du négoce accusent la rigueur des temps et jurent que leur bénéfice se réduit à zéro.

Les mauvais artistes qui n’ont aucun talent sont l’objet d’une protection spéciale dans la ville de Landerneau. Lorsqu’ils ont démontré qu’ils ne peuvent rien faire de bon et fourni toutes les preuves nécessaires, l’autorité les adopte, le conseil municipal les prend sous son aile. On dépense un million tous les ans pour les retenir dans une voie où ils auraient mieux fait de ne jamais entrer. Au lieu de les renvoyer à l’épicerie ou à la taille des moellons, on les occupe à copier de mauvaises copies d’un détestable portrait de M. le maire ; ébauches informes que l’autorité paye en fermant les yeux et qu’elle expédie sans perdre de temps dans les villages les plus reculés. C’est ainsi que la ville de Landerneau s’efforce d’encourager les arts. Peut-être emploierait-elle plus utilement ses largesses si elle donnait 25,000 francs par an aux jeunes artistes de mérite, pour les dispenser de peindre des tableaux de pacotille et des portraits de concierges.

La ville de Landerneau s’est fait bâtir un hôtel des commissaires-priseurs où l’on vend des tableaux anciens et modernes pour plus de vingt millions par an. Tous les notables du pays, sauf pourtant M. le maire, prennent part à ce commerce. On ne les appelle pas marchands, mais amateurs, et ils décorent leurs boutiques du nom de galeries ; moyennant quoi, ils gagnent des sommes importantes. Tel gentleman qui rougirait de gagner cent écus sur la vente d’un cheval en vole cinquante mille sur un tableau et n’en est que plus fier.

Les plus riches de ces messieurs se sont associés dans un intérêt commun. Ils forment la sainte-alliance des galeries célèbres. Quiconque a pour 500 mille francs de tableaux dans sa maison est censé n’avoir chez lui que des tableaux authentiques. Aucun associé ne lui donnerait un démenti : le droit des gens s’y oppose. Il suit de là que les copies achetées par les riches amateurs se revendent comme des originaux ; les croûtes qu’ils ont honorées de leur choix s’élèvent au rang des chefs-d’œuvre.

Le public de Landerneau est si ignorant et si naïf, qu’il accepte la décision de ces messieurs comme parole d’Évangile. Il paye à des prix fous le rebut des galeries célèbres, quand les propriétaires daignent le mettre en vente. Il ferme l’oreille aux protestations des artistes et des critiques, car on a su lui démontrer que les artistes étaient incompétents dans les matières d’art, et les critiques ont eu soin de prouver eux-mêmes qu’ils n’y entendaient pas grand’chose. Il ne croit que les riches, ce bon public de Landerneau ! Qu’ils soient princes du sang, députés ou fumistes, ils sont infaillibles en peinture par cela seul qu’ils sont riches.