— Grand enfant ! Une femme qui est libre de toute sa soirée, le jour où on la rencontre, ne vaut pas la peine d’être rencontrée. Mais, si tu veux connaître l’utilité pratique des bals de l’Opéra, la voici : un garçon, libre de son temps et de sa personne, qui va aux premières représentations, aux courses et au bois de Boulogne, n’est plus tout à fait un étranger pour les deux ou trois cents jolies femmes qui mènent la vie de Paris. Il les a lorgnées tout un soir au théâtre ou rencontrées tout un mois dans leur voiture. Peut-être une d’elles, au bout de quelque temps, s’est sentie portée d’inclination vers lui. Mais où se voir ? où se parler ? comment s’entendre ? L’hiver arrive ; on va faire un tour au bal de l’Opéra. Un mot dit en passant en amène deux ; la connaissance est bientôt faite. Si ce n’est pas au premier bal, c’est au second, mais on finit par prendre rendez-vous. Mon atelier a vu le dénoûment de bien des comédies qui avaient toutes commencé là, auprès de ce pilier. J’y suis toujours, car il faut que les gens sachent où nous trouver lorsqu’ils ont un mot à nous dire ; j’y suis seul, car il y a des femmes timides, même dans le demi-monde, et qui n’aiment point à parler devant un tiers. Et maintenant, fais le tour du couloir : tu compteras vingt ou trente garçons qui ont fait le même raisonnement que moi, et qui ne perdent pas leur soirée. Si l’administration avait l’idée de louer des places de couloir, elle ferait de l’argent, et les trente spéculateurs en question y trouveraient encore leur compte.

— Ainsi donc, m’écriai-je un peu stupéfait, nous sommes ici cinq à six mille pour le plaisir de vingt ou trente privilégiés comme toi !

— Halte-là ! Si tu es friand de statistique, je te prouverai un jour, chiffres en main, que le bal de l’Opéra est une institution de la plus haute utilité : il fait circuler l’argent du public ; il enrichit les gantiers, les cochers, les couturières, les tailleurs (ton habit est perdu ; nous étions sous les bougies !) ; il permet aux restaurateurs d’écouler tous leurs mauvais vins, toutes leurs crevettes de huit jours, tous leurs poulets de rebut, toutes leurs marchandises avariées ; il a fait la fortune de plus de cent médecins, d’un surtout.

— Celui qui guérit les fluxions de poitrine ?

— Précisément.

XVII
LE MUSÉE DE LANDERNEAU

Explication de mon silence. — Voyage en Bretagne. — Célébrité de Landerneau. — Embellissements de la ville. — École des Beaux-Arts. — Les artistes de Landerneau. — Les grands. — Les médiocres. — Les mauvais. — Hôtel des ventes. — Galeries célèbres. — Trouvailles. — Le Raphaël de M. Morris Moore. — Le musée de Landerneau. — Les conservateurs. — Leurs devoirs. — Un Titien sur le pavé. — Un ivoire du VIIe siècle. — Un petit homme qui nettoie les tableaux. — Galerie maudite. — Flamands sans couleur. — Vénitiens blafards. — Je demande la tête d’un conservateur. — Le vin de 1834.

Ma chère cousine,

Si je t’ai laissée un bout de temps sans nouvelles, c’est que j’ai couru le pays. J’arrive de Landerneau, en Bretagne, tel que tu me vois ce matin.

Landerneau est un petit Paris pour la culture et le culte des arts. Les habitants de cette localité s’intéressent à tout ce qui se fait de beau dans l’Empire français. Aussi, toutes les fois qu’un jeune artiste sort du pair, lorsque M. Hébert achève la Mal’aria, lorsque M. Baudry peint sa Vestale, que M. Guillaume expose ses Gracques ou M. Perraud son Faune, les connaisseurs ne manquent pas de dire : « Il y aura du bruit dans Landerneau. »