— Eh bien, lui dis-je, as-tu rien vu de plus ennuyeux ?

Il sourit finement et me dit :

— Tu vas me gêner un peu ; cependant, je veux consacrer dix minutes à ton instruction. Il y a ici quatre à cinq mille personnes qui payent pour s’ennuyer hors de leur lit ; il y en a une vingtaine qui s’amusent gratis, et je suis du nombre. Tu en seras peut-être un jour, si tu prends goût au bal de l’Opéra.

— Jamais !… Quand donc et comment pourrais-je m’amuser dans cette cohue ?

— Quand tu connaîtras tout Paris, et surtout lorsque tout Paris te connaîtra. Sache, grand innocent, que, parmi tous les dominos crottés que tu as froissés du coude, il y a une centaine de jolies femmes qui valent bien quelques journées d’attention. Peu de duchesses, c’est bien certain, mais des actrices, des femmes du demi-monde, qui s’ennuient chez elles et qui viennent se distraire ici. Je t’assure, foi d’honnête garçon, que j’en ai reconnu plus de dix qui te feraient baiser la semelle de leur bottine, si elles voulaient s’en donner la peine.

— Comment les as-tu reconnues ?

— On reconnaît aisément les personnes, lorsqu’on les connaît un peu. Mais il est bien certain que je ne les aurais pas distinguées dans la foule, si elles n’avaient commencé par venir à moi.

— Elles te connaissaient donc ?

— De vue et de nom : c’est tout ce qu’il faut.

— Et tu as fait leur conquête ? et tu vas les emmener souper ?