Les hommes ne sont admis qu’en costume ou en habit noir ; les femmes en costume ou en domino. On assure qu’autrefois, sous la Restauration, les femmes du monde venaient chercher aventure au bal de l’Opéra. Je crois que la mode en est passée depuis longtemps. Les demoiselles à qui l’on a donné du bois de rose n’osent plus guère y venir, même en domino, parce que la réunion est trop mêlée. Le public féminin se compose en grande majorité de tout ce qui se promène nuitamment sur les boulevards de Paris. Quelques ouvrières en voie de perdition, quelques figurantes des petits théâtres et une centaine de femmes du demi-monde complètent le total. Les hommes sont de toute condition : beaucoup de princes russes et passablement de croque-morts. Un croque-mort très-gai et bon danseur s’est fait une sorte de réputation dans ces fêtes nocturnes. Il porte un costume de troubadour assez plaisant, et il se démène à lui seul comme un million de diables. Mais il est triste au fond du cœur : les princes russes lui ont pris sa maîtresse, appelée Rigolboche, pour en faire une célébrité.
Il y a vingt-cinq ou trente ans, les artistes et les jeunes gens du monde se costumaient volontiers pour aller rire à l’Opéra. L’admirable collection de Gavarni, que je te montrerai un de ces jours, a conservé le souvenir de ces folies élégantes. Mais le XIXe siècle avait trente ans, et voilà qu’il vient d’attraper la soixantaine. Les gens du monde ne se costument plus que pour cinq ou six bals officiels. Ils le font gravement : le choix d’un costume est presque aussi sérieux que le choix d’un état. On s’applique à être beau, imposant et sublime ; on craindrait d’être ridicule et impropre à la diplomatie en revêtant un costume gai. Aussi les réunions du monde sont-elles peuplées de costumes historiques ou nationaux. On n’y voit que des Henri IV et des Charles-Quint, des Louis XIV et des François Ier, des Buckingham et des Philippe II, des Charles Ier sortis de leur cadre et gais comme s’ils marchaient à l’échafaud. Les costumes nationaux sont presque tous empruntés à l’Orient, avec beaucoup de cachemires, d’aigrettes en brillants et d’armes damasquinées. Ce serait peu de se montrer en Turc ou en Arabe : on veut être ambassadeur arabe ou gentilhomme turc.
A l’Opéra, les gens du monde et les marchands de lorgnettes sont uniformément vêtus de l’habit noir. Ils ne diffèrent que par la coupe, et il faut être tout près pour distinguer les clients d’Alfred des habitués de la Belle-Jardinière. Ceux qui arborent le costume sont, pour la plupart, des ouvriers qui n’avaient pas d’habit, et qui ont laissé leur paletot en gage, ou des hommes spéciaux que l’administration des bals équipe à ses frais. Cette catégorie est la plus voyante et la plus bruyante. Elle arrive à pied le long des boulevards pour exciter les passants et leur prouver d’avance que le bal sera beau. Elle porte des casques fabuleux et des panaches invraisemblables ; elle crie, elle chante, elle emplit la voie publique de sa réclame tapageuse. Mais les costumes, qui servent depuis bien des années, ne sont ni très-frais ni très-originaux. C’est presque toujours la même plaisanterie : un doge récureur d’égout, ou un pacha étameur de casseroles. La seule nouveauté qui ait paru depuis dix ans est le costume de baby.
Rarement, très-rarement, quelques jeunes gens de bonne famille se costument après boire ; mais ils ont soin de se faire une figure méconnaissable, car le siècle a soixante ans.
C’est pour toi, ma chère cousine, que je me suis fourvoyé dans ce lieu de plaisance ; mais, si tu viens à Paris l’hiver prochain, je te dispense de me rendre la pareille et d’y aller pour moi. J’ai entendu dans les couloirs le cri des femmes à qui l’on prenait la taille, et j’ai regretté de n’être pas venu en costume de garde municipal.
Un flot de promeneurs en habit noir me porta bientôt jusque dans la salle. La musique, énorme et assourdissante, me fit croire un instant que j’entendais une symphonie de M. Wagner. Mais bientôt je distinguai à travers le tapage un certain nombre de motifs légers, faciles, agréables, empruntés un peu partout, mais disposés dans un ordre ingénieux. Le chef d’orchestre et le directeur des bals est M. Strauss, un fort aimable homme, grand amateur de bric-à-brac et grand connaisseur de tableaux. Je ne te dirai rien de la danse, sinon qu’elle est beaucoup plus animée que dans les bals officiels. Le parquet s’abaisse et s’élève ; il bondit avec la foule. Un danseur à panache, que j’admirais avec étonnement, écrasa d’un coup de pied mon chapeau sur ma tête. Si celui-là est payé par l’administration, je dois avouer qu’il gagne bien son argent.
Un nuage de poussière et de feu planait au-dessus de la foule. Cependant je vis que toutes les loges de la galerie étaient occupées par des jeunes gens riches qui causaient avec des dominos. Je m’expliquai facilement l’utilité de ces loges, qui sont autant de salons où le locataire est chez lui. Il peut y conduire ses amis ou les dominos dont la conversation lui a plu. C’est pourquoi une loge de la galerie se loue plus de cent francs pour un soir.
Le foyer, sans admettre une intimité aussi étroite, est cependant un lieu consacré aux plaisirs les plus délicats. On y cause, et j’aime à causer ; tu le sais mieux que personne. Je m’introduisis donc au foyer, très-curieux d’apprendre quel genre de conversation pouvait s’établir entre des personnes de conditions si diverses. Je fus un peu désappointé quand je vis qu’il n’y avait guère que des hommes, et que tout le monde gardait son chapeau sur la tête. La foule était si pressée, que les rendez-vous dans un pareil milieu me parurent impossibles ou à peu près. J’aperçus quelques femmes en domino qui s’étaient assises sur des banquettes et semblaient n’y prendre aucun plaisir. Aucune d’elles ne me fit l’honneur de m’intriguer, ni même de m’adresser la parole. Elles étaient assez mal vêtues pour la plupart, et portaient, en guise de domino, un camail de taffetas sur une vieille robe de soie noire. J’essayai, mais en vain, d’entamer avec elles quelqu’une de ces conversations où triomphe l’esprit français. La première me demanda aux premiers mots un bouquet de dix francs ; j’ai su depuis qu’elle avait l’intention de le revendre cent sous à la bouquetière. La seconde se suspendit à mon bras et me pria de lui acheter un bâton de sucre de pommes ; mais je reconnus à sa démarche qu’elle avait exprimé une envie de femme grosse, et je ne jugeai pas à propos de la satisfaire. Une troisième, plus modeste, s’informa poliment si je pouvais lui prêter dix sous pour retirer son manteau du vestiaire. A une proposition si raisonnable, je ne pouvais légitimement opposer un refus. Je donnai les dix sous, et une larme monta jusqu’à mes yeux à l’idée de toute la misère qui se cachait sous cette mendicité. Malheureusement, la même personne m’aborda une seconde fois sans me reconnaître, pour me demander les mêmes dix sous.
J’observai la physionomie des hommes qui se promenaient au foyer. Les uns bâillaient, les autres causaient de leurs affaires ; aucun n’avait l’air de s’amuser. C’était au point que je me demandai pourquoi tous ces gens-là n’allaient pas entendre Pierre de Médicis, et dormir ensuite dans leur lit ?
Cette réflexion m’en inspira une deuxième, et je pris le parti de rentrer bourgeoisement chez moi. Mais, en traversant le couloir qui sépare le foyer de la galerie, je reconnus un artiste de mes amis. Tu ne saurais croire, cousine, la joie qu’on éprouve à rencontrer, dans ces solitudes trop peuplées, une figure de connaissance. Je harponnai mon ami, qui se tenait debout, tout seul, contre une colonne. Il ne témoigna point de joie à ma vue ; mais, comme il est obligeant de sa nature, il me permit de m’emparer de lui.