« Lorsqu’on est poussé par une démangeaison invincible à traiter des questions graves, on écrit des premiers-Paris. On se compose un auditoire d’hommes sérieux, ou soi-disant tels, accoutumés à manger les tartines politiques et endurcis à ce plaisir. Exposer une simple femme au danger d’apprendre quelque chose, c’est presque de la trahison. »
Tu parles d’or, ma chère Madeleine, et me voilà converti. Ce n’est pas que je sois décidé à publier en premier-Paris toutes les choses que j’ai sur le cœur. Les places de rédacteur politique sont plus demandées que celles de sous-préfet, car elles sont en plus petit nombre. Paris fourmille de journalistes capables et sans emploi, tandis que la tolérance du gouvernement n’y permet guère qu’une douzaine de journaux politiques.
Heureusement, les brochures sont de mode en 1860, comme les physiologies en 1841. L’écrivain est plus libre dans une brochure que dans un journal, car il n’y compromet que lui-même. Tu me diras que le principe de l’inviolabilité des brochures n’est pas encore proclamé ; mais les brochures sont au moins aussi inviolables que les livres. La Question romaine a été saisie, parce qu’elle défendait l’humanité contre ses éternels ennemis. On vient de saisir, pour des motifs tout différents, la brochure du curé de H…, que je t’avais résumée il y a un mois. Les journaux de Paris qui ont annoncé le fait ont commis un contre-sens des plus pittoresques. Der Biersepp ne veut pas dire l’évêque, comme on l’a cru à Paris, mais Joseph le buveur de bière. Quoi qu’il en soit, Joseph le buveur de bière est tombé dans le même sac que la Question romaine. Le curé de H… et le parpaillot de Saverne sont également punis dans leur propriété littéraire, l’un pour avoir injurié le gouvernement, l’autre pour l’avoir soutenu. C’est un signe des temps ; c’est la preuve d’un conflit, d’une incertitude, d’une hésitation. La grande horloge de l’Europe est réglée par un pendule tout-puissant qui oscille depuis une année entre Solferino et Villafranca.
Moi qui n’ai jamais oscillé, n’étant qu’un démocrate naïf et sans couleur politique, je broche innocemment ma petite brochure, et tu la verras affichée un de ces quatre matins à la fenêtre du papetier : « La Démocratie impériale, par Valentin de Quévilly, homme sérieux ! » Ne pourrait-on pas ajouter, comme sur l’affiche des comédiens de campagne : « Pour cette fois seulement. » J’attendrai, pour mettre le sous-titre, que tu m’aies donné ton avis.
Cette publication fera de moi un écrivain très-recommandable ou un perturbateur dangereux, selon le vent qui soufflera le mois prochain. Car la même idée est considérée comme un bienfait ou comme un crime, comme un rayon de soleil ou comme une torche d’Érostrate, suivant que le pouvoir est bien ou mal disposé. Telle brochure qui n’a choqué que le cardinal Antonelli au mois de janvier 1860 aurait été honnie six mois plus tôt comme un crime de lèse-tout. Fasse le ciel, ma chère cousine, que la nôtre arrive en son temps !
En attendant, puisque tu as soif de paroles inutiles, causons de la mi-carême et du dernier bal de l’Opéra. C’est une dette que j’acquitte. Il y a presque deux mois, je t’ai promis une admirable description du carnaval de Paris, et les préoccupations politiques m’ont entraîné à droite et à gauche. Il est aussi malaisé à l’homme de marcher contre la pente de son esprit qu’à la rivière de marcher vers sa source. Regarde M. Arsène Houssaye, un des esprits les plus aimables et les plus délicats de notre temps : la pente de son imagination l’a toujours emporté vers les belles filles à fard, à poudre et à mouches. C’est en vain que ce penseur solide, cet historien érudit, se jette de propos délibéré dans l’étude de la philosophie et de l’histoire. Un chœur aimable de comédiennes, de danseuses et de courtisanes le suit obstinément en tous lieux. Dans l’Académie de Platon, dans le Versailles de Louis XIV, dans le Ferney de Voltaire, il marche entouré d’un essaim frétillant d’adorables drôlesses. S’il écrivait la mythologie, il raccourcirait de deux pieds la jupe de Minerve ; s’il traduisait la Divine Comédie, il égayerait d’un ballet les tortures d’Ugolin. Hélas ! cousine, j’ai l’esprit porté tout au rebours, car la danse, la poudre et les mouches me ramènent malgré moi à la philosophie.
L’Opéra est un bâtiment à deux fins. On y vend, selon le jour et selon l’heure, du plaisir ou de l’ennui. Tout cela coûte assez cher, et les pauvres garçons comme moi n’ont pas le moyen de s’ennuyer, ni même de s’amuser tous les jours aux prix de l’Opéra.
Pour dix francs, on acquiert le droit de bâiller quatre heures de suite à la Magicienne ou à Pierre de Médicis. Mais, comme ce genre d’ennui est à la mode, la salle ne désemplit guère. Les riches de Paris et les étrangers de distinction mettent des cravates blanches ; leurs femmes se couronnent de fleurs et se décollètent jusqu’à mi-corps, et tout ce monde se lorgne et se salue de huit heures à minuit, en attendant que la pièce finisse. Voilà ce qui se passe à l’Opéra, les jours d’ennui.
Les jours de plaisir sont infiniment plus rares. On n’en compte pas plus de dix ou douze tous les hivers. La fête commence à minuit, et se termine vers cinq heures du matin.
Le prix d’entrée est fixé à dix sous pour les femmes, à sept francs dix sous pour les hommes. Les billets se vendent chez les coiffeurs et les gantiers. L’entrée est gratuite pour les écrivains, les journalistes, les artistes en renom et les femmes les plus connues pour leurs mauvaises mœurs. Les noms de ces privilégiés sont inscrits sur deux listes. Les hommes donnent leur nom à la porte, les dames reçoivent une invitation à domicile.