En 1852, si j’ai bonne mémoire, un grand savant et un grand citoyen, placé pour l’honneur de la France à la tête d’un de nos établissements scientifiques, aima mieux quitter sa place que de prêter serment au nouveau pouvoir. Il se souvenait d’avoir régné lui-même, avec quelques amis, sur la France de 1848, et aboli, en haine du parjure, l’usage du serment politique. Napoléon III permit à notre immortel Arago d’obéir à la loi de sa conscience, et j’aime à croire que tous les hommes de conscience sont assurés de trouver grâce devant lui.

XVI
LE BAL DE LA MI-CARÊME

A Madame veuve Valentin, à Quévilly.

Ma bonne grand’mère,

J’apprends que vous êtes en parfaite santé, malgré vos quatre-vingt-onze ans, et j’en suis doublement heureux. D’abord et avant tout, parce qu’il est bon de conserver et d’aimer une excellente et respectable aïeule ; ensuite parce que, si un malheur vous enlevait à la tendresse de vos enfants, on aurait le droit de vous appeler voleuse, en vertu des priviléges imprescriptibles de l’histoire. Ce n’est pas, grâce à Dieu, qu’il y ait rien de vrai à dire contre vous. Vous avez été, durant quatre-vingt-onze ans, aussi honnête femme que monseigneur Rousseau fut honnête prélat et honnête homme ; mais l’insuffisance de notre législation permet à la calomnie d’usurper les droits de l’histoire, et tous les malappris seraient libres de vous insulter impunément, pour peu que vous fussiez morte. Conservez donc votre vie aussi soigneusement que le soldat de Sparte conservait son bouclier. Songez, ma bonne grand’mère, que, si l’on a puni le sergent Bertrand pour avoir exhumé et souillé quelques cadavres du cimetière Mont-Parnasse, la loi est sans autorité contre les sergents Bertrand de la polémique qui exhument la mémoire des morts pour la déshonorer dans leurs pamphlets. Tant que le Code français ne sera pas enrichi d’une loi qui est dans toutes les consciences, vivez pour l’honneur de la famille et la tranquillité de vos enfants ; car enfin, si vous n’étiez plus et si un brutal se permettait de vous diffamer, je ne saurais m’empêcher de le traduire en police correctionnelle, et je serais condamné aux frais du procès, ce qui est dur.

Mais, ma bonne grand’mère, vous suivez un régime et vous consultez un médecin qui vous conserveront longtemps à votre très-dévoué et très-respectueux

VALENTIN.

A Madeleine.

Ma chère cousine,

La justesse de tes observations m’a frappé. J’ai surtout médité le paragraphe de ta lettre où tu me dis :