M. Proudhon et M. Vacherot sont deux révolutionnaires, je l’avoue. Ils trouvent que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ils rêvent un nouvel ordre de choses qui leur semble préférable à l’ordre établi. En publiant des idées contraires aux idées régnantes, ils se sont placés sous le coup de la loi. Notre magistrature, conservatrice inflexible et incorruptible des institutions françaises, les a frappés sans haine, sans colère et sans mépris ; non qu’elle les crût ambitieux, méchants ou cupides, mais simplement parce qu’ils s’étaient rendus coupables de délits prévus par le Code.

Cependant les théories de M. Proudhon et de M. Vacherot, par la forme même sous laquelle elles ont été publiées, s’adressaient à des lecteurs éclairés, capables de juger un raisonnement et de réfuter un sophisme. J’ajoute que les deux ouvrages incriminés et condamnés légalement, ne pouvaient en aucun cas obtenir qu’un nombre assez limité de lecteurs. Il est certain, en outre, que les deux auteurs se sont abstenus d’attaquer personne, et d’avancer sciemment des faits inexacts. De sorte, qu’après avoir été déclarés coupables par la loi, ils n’en sont pas moins de fort honnêtes gens aux yeux du public, du gouvernement et des magistrats eux-mêmes qui les ont frappés.

Le digne et bon M. Vacherot, après avoir construit, comme Platon, une république dans les nuages, s’est laissé prendre à une illusion d’optique. Suivant l’usage de tous les rêveurs, il a cru toucher du doigt ce pays d’Utopie, dont les rives fabuleuses se dessinaient bien loin de lui. Ébloui par je ne sais quel mirage, il a étendu les bras, et s’est heurté douloureusement contre l’inflexibilité de la loi.

Je le plains, lui et tous ceux qui se trompent sincèrement. Peut-être un jour la loi, se rapprochant de la perfection, fera-t-elle une différence entre ceux qui se trompent eux-mêmes et ceux qui cherchent à tromper les autres.

Car il y a deux sortes de révolutionnaires, et la loi, cette conscience écrite des nations, ne les mettra pas éternellement sur la même ligne. La première catégorie, la bonne, comprend tous les chercheurs du mieux, tous ces esprits inquiets et souffrants qui rêvent pour la société des perfections ou des félicités nouvelles. Il y a du fou, il y a du dieu dans ces victimes de la pensée ; mais folie si l’on veut, leur folie est respectable.

Entre un abbé de Saint-Pierre, un Saint-Simon, un Vacherot et les révolutionnaires de la mauvaise espèce, je vois un abîme. Il est impossible de mépriser les premiers, lors même qu’on les condamne. Mais ces agitateurs égoïstes, qui, dans un intérêt de caste ou de dynastie, s’appliquent à fausser le jugement du peuple, à insurger son ignorance, à remuer la bourbe des passions basses ! ces hommes de parti, qui ne croient ni à ceci ni à cela, mais qui saisissent au hasard, comme une arme de rencontre, la première théorie qui leur tombe sous la main ! ces ennemis de tout ordre de choses où leur place n’est pas faite, ces alliés acquis d’avance à toutes les coalitions, échappent plus facilement à la rigueur des lois qu’au blâme des gens de bien.

C’est qu’ils savent porter un coup sans se découvrir eux-mêmes : rompus à la vieille tactique des campagnes parlementaires, ils ont l’art d’insinuer les choses sans les dire, et de se glisser le long du Code comme un Vendéen le long d’une haie, sans déchirer leurs habits. J’aime mieux un Proudhon tout carré ou un Vacherot tout simple, qui va droit son chemin, à la franche, à la paysanne, exposant sa poitrine découverte à tous les horions de la loi.

La loi se modifiera un jour ou l’autre ; je l’espère, je le crois. Le gouvernement ne saurait manquer d’établir une différence entre un livre honnêtement médité et les basses calomnies du forgeron François.

Bientôt peut-être on accordera aux honnêtes gens de toute opinion le droit de penser par écrit. Un gouvernement qui n’est ni sourd ni muet n’a rien à craindre des livres. Je comprends à la rigueur qu’il prenne certaines précautions contre les journaux ; car une diffamation ou une fausse nouvelle se publie à cinquante mille exemplaires, fait le tour du pays en deux jours et descend dans les bas-fonds de la société. J’admets qu’il défende au forgeron François de colporter dans les brasseries les vingt pages ignominieuses de sa brochure. Mais un livre est respectable, ne fût-ce que par le travail qu’il a coûté. Un livre n’est lu que par les gens qui savent lire, tandis que la brochure du forgeron François sera lue dans toute une province à tous les gens qui ne savent pas lire.

En attendant que la loi adoucisse ses rigueurs envers la philosophie, est-ce que nos philosophes demeureront exilés ? est-ce qu’ils iront en prison ? J’en doute, et voici pourquoi. Il y a quelques années, un honorable médecin que le sort avait désigné pour faire partie du jury se récusa lui-même en déclarant que sa conscience ne lui permettait pas de condamner un homme à la peine de mort. La cour, appliquant la loi à ce juré réfractaire, dut lui infliger une amende de 500 francs. Rien de plus juste. Mais le prince qui règne aux Tuileries, considérant que cet homme avait agi selon sa conscience, usa du droit de grâce et lui fit remise de la peine. Rien de plus noble.