Il se fit conduire au meilleur hôtel de la ville, y commanda son souper, et courut à la maison de Mr et Mme Meiser. Ses amis de Berlin lui avaient donné des renseignements sur cette charmante famille. Il savait qu'il aurait affaire au plus riche et au plus avare des fripons: c'est pourquoi il prit le ton cavalier qui a pu sembler étrange à plus d'un lecteur dans le chapitre précédent.
Malheureusement, il s'humanisa un peu trop lorsqu'il eut son million en poche. La curiosité d'étudier à fond les longues bouteilles jaunes faillit lui jouer un mauvais tour. Sa raison s'égara, vers une heure du matin, si j'en crois ce qu'il a raconté lui-même. Il assure qu'après avoir dit adieu aux braves gens qui l'avaient si bien traité, il se laissa tomber dans un puits profond et large, dont la margelle, à peine élevée au-dessus du niveau de la rue, mériterait au moins un lampion.
Je m'éveillai (c'est toujours lui qui parle) dans une eau très fraîche et d'un goût excellent. Après avoir nagé une ou deux minutes en cherchant un point d'appui solide, je saisis une grosse corde et je remontai sans effort à la surface du sol qui n'était pas à plus de quarante pieds. Il ne faut que des poignets et un peu de gymnastique, et ce n'est nullement un tour de force. En sautant sur le pavé, je me vis en présence d'une espèce de guetteur de nuit qui braillait les heures dans la rue et me demanda insolemment ce que je faisais là. Je le rossai d'importance, et ce petit exercice me fit du bien en rétablissant la circulation du sang. Avant de retourner à l'auberge, je m'arrêtai sous un réverbère, j'ouvris mon portefeuille, et je vis avec plaisir que mon million n'était pas mouillé. Le cuir était épais et le fermoir solide; d'ailleurs, j'avais enveloppé le bon de Mr Meiser dans une demi-douzaine de billets de cent francs, gras comme des moines. Ce voisinage l'avait préservé.
Cette vérification faite, il rentra, se mit au lit et dormit à poings fermés. Le lendemain, en s'éveillant, il reçut la note suivante, émanée de la police de Nancy:
«Clémentine Pichon, dix-huit ans, fille mineure d'Auguste Pichon, hôtelier, et de Léonie Francelot, mariée en cette ville le 11 janvier 1814 à Louis-Antoine Langevin, sans profession désignée.
«Le nom de Langevin est aussi rare dans le département que le nom de Pichon y est commun. À part l'honorable Mr Victor Langevin, conseiller de préfecture à Nancy, on ne connaît que le nommé Langevin (Pierre), dit Pierrot, meunier dans la commune de Vergaville, canton de Dieuze.»
Fougas sauta jusqu'au plafond en criant:
— J'ai un fils!
Il appela le maître d'hôtel et lui dit:
— Fais ma note et envoie mes bagages au chemin de fer. Prends mon billet pour Nancy; je ne m'arrêterai pas en route. Voici deux cents francs que je te donne pour boire à la santé de mon fils! Il s'appelle Victor comme moi! Il est conseiller de préfecture! Je l'aimerais mieux soldat, n'importe! Ah! fais-moi d'abord conduire à la Banque! Il faut que j'aille chercher un million qui est à lui!