Son Altesse Royale annonça directement à Fougas que son indemnité avait été réglée à deux cent cinquante mille francs, et qu'il pourrait toucher cette somme au Trésor dès qu'il le jugerait agréable.

— Monseigneur, répondit-il, il est toujours agréable d'empocher l'argent de l'ennem… de l'étranger. Mais, tenez! je ne suis pas un thuriféraire de Plutus: rendez-moi le Rhin et Posen, et je vous laisse vos deux cent cinquante mille francs.

— Y songez-vous? dit le prince en riant. Le Rhin et Posen!

— Le Rhin est à la France et Posen à la Pologne, bien plus légitimement que cet argent n'est à moi. Mais voilà mes grands seigneurs: ils se font un devoir de payer les petites dettes et un point d'honneur de nier les grandes! Le prince fit la grimace, et tous les visages de la cour se mirent à grimacer uniformément. On trouva que Mr Fougas avait fait preuve de mauvais goût en laissant tomber une miette de vérité dans un gros plat de bêtises.

Mais une jolie petite baronne viennoise, qui assistait à sa présentation, fut beaucoup plus charmée de sa figure que scandalisée de ses discours. Les dames de Vienne se sont fait une réputation d'hospitalité qu'elles s'efforcent de justifier partout, et même hors de leur patrie.

La baronne de Marcomarcus avait encore une autre raison d'attirer le colonel: depuis deux ou trois ans, elle faisait collection d'hommes célèbres, en photographie, bien entendu. Son album était peuplé de généraux, d'hommes d'État, de philosophes et de pianistes, qui s'étaient donnés à elle en écrivant au bas du portrait: «Hommage respectueux.» On y comptait plusieurs prélats romains et même un cardinal célèbre, mais il y manquait un revenant. Elle écrivit donc à Fougas un billet tout pétillant d'impatience et de curiosité pour le prier à souper chez elle. Fougas, qui partait le lendemain pour Dantzig, prit une feuille de papier grand-aigle et se mit en devoir de s'excuser poliment. Il craignait, ce coeur délicat et chevaleresque, qu'une soirée de conversation et de plaisir dans la compagnie des plus jolies femmes de l'Allemagne, ne fût comme une infidélité morale au souvenir de Clémentine. Il chercha donc une formule convenable et écrivit:

«Trop indulgente beauté, je…»

La muse ne lui dicta rien de plus. Il n'était pas en train d'écrire, il se sentait plutôt en humeur de souper. Ses scrupules se dissipèrent comme des nuages chassés par un joli vent de nord- est; il endossa la redingote à brandebourgs, et porta sa réponse lui-même. C'était la première fois qu'il soupait depuis sa résurrection. Il fit preuve d'un bel appétit et s'enivra quelque peu, mais non pas comme à son ordinaire. La baronne de Marcomarcus, émerveillée de son esprit et de sa verve intarissable, le garda le plus longtemps qu'elle put. Et maintenant encore, elle dit à ses amis en leur montrant le portrait du colonel:

«Il n'y a que ces officiers français pour faire la conquête du monde!»

Le lendemain, il boucla une malle de veau noir qu'il avait achetée à Paris, toucha son argent au Trésor et se mit en route pour Dantzig. Il dormit en wagon, parce qu'il avait soupé la veille. Un ronflement terrible l'éveilla. Il chercha le ronfleur, ne le trouva point autour de lui, ouvrit la porte du compartiment voisin, car les wagons allemands sont beaucoup plus commodes que les nôtres, et secoua un gros monsieur qui paraissait cacher tout un jeu d'orgues dans son corps. À l'une des stations, il but une bouteille de vin de Marsala et mangea deux douzaines de sandwiches, parce que le souper de la veille lui avait creusé l'estomac. À Dantzig, il arracha sa malle noire aux mains d'un énorme filou qui s'apprêtait à la prendre.