À dix heures du matin, comme ils prenaient leur café au lait avec des petits pains au beurre, le gouverneur de la Banque entra chez eux et leur dit:

— Je vous remercie d'avoir accepté une traite sur Paris au lieu du million en argent, et sans prime. Ce Jeune Français que vous nous avez envoyé est un peu brusque, mais bien gai et bon enfant.

XVIII — Le colonel cherche à se débarrasser d'un million qui le gêne.

Fougas avait quitté Paris pour Berlin le lendemain de son audience. Il. mit trois jours à faire la route, car il s'arrêta quelque temps à Nancy. Le maréchal lui avait donné une lettre de recommandation pour le préfet de la Meurthe, qui le reçut fort bien et promit de l'aider dans ses recherches. Malheureusement, la maison où il avait aimé Clémentine Pichon n'existait plus. La municipalité l'avait démolie vers 1827, en perçant une rue. Il est certain que les édiles n'avaient pas abattu la famille avec la maison, mais une nouvelle difficulté surgit tout à coup: le nom de Pichon surabondait, dans la ville, dans la banlieue et dans le département. Entre cette multitude de Pichon, Fougas ne savait à qui sauter au cou. De guerre lasse et pressé de courir sur le chemin de la fortune, il laissa une note au commissaire de police:

«Rechercher, sur les registres de l'État civil et ailleurs, une jeune fille appelée Clémentine Pichon. Elle avait dix-huit ans en 1813; ses parents tenaient une pension pour les officiers. Si elle vit, trouver son adresse; si elle est morte, s'enquérir de ses héritiers. Le bonheur d'un père en dépend!»

En arrivant à Berlin, le colonel apprit que sa réputation l'avait précédé. La note du ministre de la guerre avait été transmise au gouvernement prussien par la légation de France; Léon Renault, dans sa douleur, avait trouvé le temps d'écrire un mot au docteur Hirtz; les journaux commençaient à parler et les sociétés savantes à s'émouvoir. Le Prince Régent ne dédaigna pas d'interroger son médecin: l'Allemagne est un pays bizarre où la science intéresse les princes eux-mêmes.

Fougas, qui avait lu la lettre du docteur Hirtz annexée au testament de Mr Meiser, pensa qu'il devait quelques remerciements au bonhomme. Il lui fit une visite et l'embrassa en l'appelant oracle d'Épidaure. Le docteur s'empara de lui, fit prendre ses bagages à l'hôtel, et lui donna la meilleure chambre de sa maison. Jusqu'au 29 du mois, le colonel fut choyé comme un ami et exhibé comme un phénomène. Sept photographes se disputèrent un homme si précieux: les villes de Grèce n'ont rien fait de plus pour notre pauvre vieil Homère. S.A.R, le Prince Régent voulut le voir en personne naturelle, et pria Mr Hirtz de l'amener au palais. Fougas se fit un peu tirer l'oreille: il prétendait qu'un soldat ne doit pas frayer avec l'ennemi, et se croyait encore en 1813.

Le prince est un militaire distingué, qui a commandé en personne au fameux siège de Rastadt. Il prit plaisir à la conversation de Fougas; l'héroïque naïveté de ce jeune grognard le ravit. Il lui fit de grands compliments et lui dit que l'empereur des Français était bien heureux d'avoir autour de lui des officiers de ce mérite.

— Il n'en a pas beaucoup, répliqua le colonel. Si nous étions seulement quatre ou cinq cents de ma trempe, il y a longtemps que votre Europe serait dans le sac!

Cette réponse parut plus comique que menaçante, et l'effectif de l'armée prussienne ne fut pas augmenté ce jour-là.