— Si la nature ne te dit rien en ma faveur, fils ingrat! interroge les mânes de ta mère!
— Parbleu! monsieur, s'écria le conseiller, nous pourrions jouer longtemps aux propos interrompus. Asseyez-vous là, s'il vous plaît, et dites-moi votre affaire… Marie, emmène les enfants.
Fougas ne se fit point prier. Il conta le roman de sa vie sans rien omettre, mais avec des ménagements infinis pour les oreilles filiales de Mr Langevin. Le conseiller l'écouta patiemment, en homme désintéressé dans la question.
— Monsieur, dit-il enfin, je vous ai pris d'abord pour un insensé; maintenant, je me rappelle que les journaux ont donné quelques bribes de votre histoire, et je vois que vous êtes victime d'une erreur. Je n'ai pas quarante-six ans, mais trente- quatre. Ma mère ne s'appelle pas Clémentine Pichon, mais Marie Kerval. Elle n'est pas née à Nancy, mais à Vannes, et elle était âgée de sept ans en 1813. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
— Ah! tu n'es pas mon fils! reprit Fougas en colère. Eh bien! tant pis pour toi! n'a pas qui veut un père du nom de Fougas! Et des fils du nom de Langevin, on n'a qu'à se baisser pour en prendre. Je sais où en trouver un, qui n'est pas conseiller de préfecture, c'est vrai, qui ne met pas un habit brodé pour aller à la messe, mais qui a le coeur honnête et simple, et qui se nomme Pierre, tout comme moi! Mais pardon! lorsqu'on met les gens à la porte, on doit au moins leur rendre ce qui leur appartient.
— Je ne vous empêche pas de ramasser les bonbons que mes enfants ont semés à terre.
— C'est bien de bonbons qu'il s'agit! Mon million, monsieur!
— Quel million?
— Le million de votre frère!… Non! de celui qui n'est pas votre frère, du fils de Clémentine, de mon cher et unique enfant, seul rejeton de ma race, Pierre Langevin, dit Pierrot, meunier à Vergaville!
— Mais je vous jure, monsieur, que je n'ai pas de million à vous, ni à personne.