— Ose le nier, scélérat! quand je te l'ai moi-même envoyé par la poste!
— Vous me l'avez peut-être envoyé, mais pour sûr je ne l'ai pas reçu!
— Eh bien! défends ta vie!
Il lui sauta à la gorge, et peut-être la France eût-elle perdu ce jour-là un conseiller de préfecture, si la servante n'était entrée avec deux lettres à la main. Fougas reconnut son écriture et le timbre de Berlin, déchira l'enveloppe et montra le bon sur la Banque.
— Voilà, dit-il, le million que je vous destinais si vous aviez voulu être mon fils! Maintenant, il est trop tard pour vous rétracter. La nature m'appelle à Vergaville. Serviteur!
Le 4 septembre, Pierre Langevin, meunier de Vergaville, mariait Cadet Langevin son second fils. La famille du meunier était nombreuse, honnête et passablement aisée. Il y avait d'abord le grand-père, un beau vieillard solide, qui faisait ses quatre repas et traitait ses petites indispositions par le vin de Bar ou de Thiaucourt. La grand-mère Catherine avait été jolie dans les temps et quelque peu légère, mais elle expiait par une surdité absolue le crime d'avoir écouté les galants. Mr Pierre Langevin, dit Pierrot, dit Gros-Pierre, après avoir cherché fortune en Amérique (c'est un usage assez répandu dans le pays), était rentré au village comme un petit saint Jean, et Dieu sait les gorges chaudes qu'on fit de sa mésaventure! Les Lorrains sont gouailleurs au premier degré; si vous n'entendez pas plaisanterie, je ne vous conseillerai jamais de voyager dans leurs environs. Gros-Pierre, piqué au vif, et quasi furieux d'avoir mangé sa légitime, emprunta de l'argent à dix, acheta le moulin de Vergaville, travailla comme un cheval de labour dans les terres fortes, et remboursa capital et intérêts. La fortune qui lui devait quelques dédommagements lui fournit gratis pro Deo une demi-douzaine d'ouvriers superbes: six gros garçons, que sa femme lui donna d'année en année. C'était réglé comme une horloge. Tous les ans, neuf mois jour pour jour après la fête de Vergaville, la Claudine, dite Glaudine, en baptisait un. Seulement, elle mourut après le sixième, pour avoir mangé quatre grands morceaux de quiche avant ses relevailles. Gros-Pierre ne se remaria point, attendu qu'il avait des ouvriers en suffisance, et il arrondit son bien tout doucement. Mais comme les plaisanteries durent longtemps au village, les camarades du meunier lui parlaient encore de ces fameux millions qu'il n'avait pas rapportés d'Amérique; et Gros-Pierre se fâchait tout rouge sous sa farine, ainsi qu'aux premiers jours.
Le 4 septembre donc, il mariait son cadet à une bonne grosse mère d'Altroff qui avait les joues fermes et violettes: c'est un genre de beauté qu'on goûte assez dans le pays. La noce se faisait au moulin, vu que la mariée était orpheline de père et de mère et qu'elle sortait de chez les religieuses de Molsheim.
On vint dire à Pierre Langevin qu'un monsieur décoré avait quelque chose à lui dire, et Fougas parut dans sa splendeur.
— Mon bon monsieur, dit le meunier, je ne suis guère en train de parler d'affaires, parce que nous avons bu un coup de vin blanc avant la messe; mais nous allons en boire pas mal de rouge à dîner, et si le coeur vous en dit, ne vous gênez pas! La table est longue. Nous causerons après. Vous ne dites pas non? Alors, c'est oui.
«Pour le coup, pensa Fougas, je ne me trompe pas. C'est bien la voix de la nature! J'aurais mieux aimé un militaire, mais ce brave agriculteur tout rond suffit à mon coeur. Je ne lui devrai point les satisfactions de l'orgueil; mais n'importe! J'ai son amitié.