«Contre le bord recourbé du cartilage, j'ai trouvé les élégants faisceaux striés du muscle de l'hélix, et si parfaitement intacts qu'on aurait dit qu'ils ne demandaient qu'à se contracter. Sous la peau et près des muscles, j'ai trouvé plusieurs petits filets nerveux, composés chacun de huit ou dix tubes dont la moelle était aussi intacte et homogène que dans les nerfs enlevés à un animal vivant ou pris sur un membre amputé. Êtes-vous satisfait? Demandez-vous merci? Eh bien! moi, je ne suis pas encore au bout de mon rouleau!
«Dans le tissu cellulaire interposé au cartilage et à la peau, j'ai trouvé de petites artères et de petites veines dont la structure était parfaitement reconnaissable. Elles renfermaient du sérum avec des globules rouges du sang. Ces globules étaient tous circulaires, biconcaves, parfaitement réguliers; ils ne présentaient ni dentelures, ni cet état framboise, qui caractérise les globules du sang d'un cadavre.
«En résumé, mon cher confrère, j'ai trouvé dans ce fragment à peu près de tout ce qu'on trouve dans le corps de l'homme: du cartilage, du muscle, du nerf, de la peau, des poils, des glandes, du sang, etc., et tout cela dans un état parfaitement sain et normal. Ce n'est donc pas du cadavre que vous m'avez envoyé, mais un morceau d'un homme vivant, dont les humeurs et les tissus ne sont nullement décomposés.
«Agréez, etc.
«KARL NIBOR.
«Paris, 30 juillet 1859.»
IX — Beaucoup de bruit dans Fontainebleau.
On ne tarda pas à dire par la ville que Mr Martout et les MM. Renault se proposaient de ressusciter un homme, avec le concours de plusieurs savants de Paris.
Mr Martout avait adressé un mémoire détaillé au célèbre Karl Nibor, qui s'était hâté d'en faire part à la Société de biologie. Une commission fut nommée séance tenante pour accompagner Mr Nibor à Fontainebleau. Les six commissaires et le rapporteur convinrent de quitter Paris le 15 août, heureux de se soustraire au fracas des réjouissances publiques. On avertit Mr Martout de préparer l'expérience, qui ne devait pas durer moins de trois jours.
Quelques gazettes de Paris annoncèrent ce grand événement dans leurs faits divers, mais le public y prêta peu d'attention. La rentrée solennelle de l'armée d'Italie occupait exclusivement tous les esprits, et d'ailleurs les Français n'accordent plus qu'une foi médiocre aux miracles promis par les journaux.
Mais à Fontainebleau ce fut une tout autre affaire. Non seulement Mr Martout et MM. Renault, mais Mr Audret l'architecte, Mr Bonnivet le notaire, et dix autres gros bonnets de la ville avaient vu et touché la momie du colonel. Ils en avaient parlé à leurs amis, ils l'avaient décrit de leur mieux, ils avaient raconté son histoire. Deux ou trois copies du testament de Mr Meiser circulaient de main en main. La question des reviviscences était à l'ordre du jour; on la discutait autour du bassin des Carpes, comme en pleine Académie des sciences. Vous auriez entendu parler des rotifères et des tardigrades jusque sur la place du Marché!