Il convient de déclarer que les résurrectionnistes n'étaient pas en majorité. Quelques professeurs du collège, notés par leur esprit paradoxal, quelques amis du merveilleux, atteints et convaincus d'avoir fait tourner les tables, enfin une demi- douzaine de ces grognards à moustache blanche qui croient que la mort de Napoléon Ier est une calomnie répandue par les Anglais, composaient le gros de l'armée.

Mr Martout avait contre lui non seulement les sceptiques, mais encore la foule innombrable des croyants. Les uns le tournaient en ridicule, les autres le proclamaient subversif, dangereux, ennemi des idées fondamentales sur lesquelles repose la société. Le desservant d'une petite église prêcha à mots couverts contre les Prométhées qui prétendent usurper les privilèges du ciel. Mais le curé de la paroisse, excellent homme et tolérant, ne craignit pas de dire dans cinq ou six maisons que la guérison d'un malade aussi désespéré que Mr Fougas serait une preuve de la puissance et de la miséricorde de Dieu.

La garnison de Fontainebleau se composait alors de quatre escadrons de cuirassiers et du 23ème de ligne qui s'était distingué à Magenta. Lorsqu'on sut dans l'ancien régiment du colonel Fougas que cet illustre officier allait peut-être revenir au monde, ce fut une émotion générale. Un régiment sait son histoire, et l'histoire du 23ème avait été celle de Fougas depuis le mois de février 1811 jusqu'en novembre 1813. Tous les soldats avaient entend lire dans leurs chambrées l'anecdote suivante:

«Le 27 août 1813, à la bataille de Dresde, l'Empereur aperçoit un régiment français au pied d'une redoute russe qui le couvrait de mitraille. Il s'informe; on lui répond que c'est le 23ème de ligne. «C'est impossible, dit-il, le 23ème de ligne ne resterait pas sous le feu sans courir sur l'artillerie qui le foudroie.» Le 23ème, mené par le colonel Fougas, gravit la hauteur au pas de charge, cloua les artilleurs sur leurs pièces et enleva la redoute.»

Les officiers et les soldats, fiers à bon droit de cette action mémorable, vénéraient sous le nom de Fougas un des ancêtres du régiment. L'idée de le voir reparaître au milieu d'eux, jeune et vivant, ne leur paraissait pas vraisemblable, mais c'était déjà quelque chose que de posséder son corps. Officiers et soldats décidèrent qu'il serait enseveli à leurs frais, après les expériences du docteur Martout. Et pour lui donner un tombeau digne de sa gloire ils votèrent une cotisation de deux jours de solde.

Tout ce qui portait l'épaulette défila dans le laboratoire de Mr Renault; le colonel des cuirassiers y revint plusieurs fois, dans l'espoir de rencontrer Clémentine. Mais la fiancée de Léon se tenait à l'écart.

Elle était heureuse comme une femme ne l'a jamais été, cette jolie petite Clémentine. Aucun nuage ne voilait plus la sérénité de son beau front. Libre de tous soucis, le coeur ouvert à l'espérance, elle adorait son cher Léon et passait les jours à le lui dire. Elle-même avait pressé la publication des bans.

— Nous nous marierons, disait-elle, le lendemain de la résurrection du colonel. J'entends qu'il soit mon témoin, je veux qu'il me bénisse! C'est bien le moins qu'il puisse faire pour moi, après tout ce que j'ai fait pour lui. Dire que, sans mon obstination, vous alliez l'envoyer au muséum du jardin des Plantes! Je lui conterai cela, monsieur, dès qu'il pourra nous entendre, et il vous coupera les oreilles à son tour! Je vous aime!

— Mais, répliquait Léon, pourquoi subordonnez-vous mon bonheur au succès d'une expérience! Toutes les formalités ordinaires sont remplies, les publications faites, les affiches posées: personne au monde ne nous empêcherait de nous marier demain, et il vous plaît d'attendre jusqu'au 19! Quel rapport y a-t-il entre nous et ce monsieur desséché qui dort dans une boîte? Il n'appartient ni à votre maison ni à la mienne. J'ai compulsé tous les papiers de votre famille en remontant jusqu'à la sixième génération et je n'y ai trouvé personne du nom de Fougas. Ce n'est donc pas un grand- parent que nous attendons pour la cérémonie. Qu'est-ce alors? Les méchantes langues de Fontainebleau prétendent que vous avez une passion pour ce fétiche de 1813; moi qui suis sûr de votre coeur, j'espère que vous ne l'aimerez jamais autant que moi. En attendant, on m'appelle le rival du colonel au bois dormant!

— Laissez dire les sots, répondait Clémentine avec un sourire angélique. Je ne me charge pas d'expliquer mon affection pour le pauvre Fougas, mais je l'aime beaucoup, cela est certain. Je l'aime comme un père, comme un frère, si vous le préférez, car il est presque aussi jeune que moi. Quand nous l'aurons ressuscité, je l'aimerai peut-être comme un fils, mais vous n'y perdrez rien, mon cher Léon. Vous avez dans mon coeur une place à part, la meilleure, et personne ne vous la prendra, pas même lui!