— Hors d'ici tous! s'écria Fougas, de sa plus belle voix de commandement.
Un concert de cris, d'explications, de raisonnements, s'élève autour de lui; il croit entendre des menaces, il saisit la première, chaise qui se trouve à sa portée, la brandit comme une arme, il pousse, frappe, culbute les bourgeois, les soldats, les fonctionnaires, les savants, les amis, les curieux, le commissaire de police, et verse ce torrent humain dans la rue avec un fracas épouvantable. Cela fait, il referme la porte au verrou, revient au laboratoire, voit trois hommes debout auprès de Mme Renault, et dit à la vieille dame en adoucissant le ton de sa voix:
— Voyons, la mère, faut-il expédier ces trois-là comme les autres?
— Gardez-vous en bien! s'écria la bonne dame. Mon mari et mon fils, monsieur. Et Mr le docteur Nibor, qui vous a rendu la vie.
— En ce cas, honneur à eux, la mère! Fougas n'a jamais forfait aux lois de la reconnaissance et de l'hospitalité. Quant à vous, mon Esculape, touchez là!
Au même instant, il s'aperçut que dix à douze curieux s'étaient hissés du trottoir de la rue jusqu'aux fenêtres du laboratoire. Il marcha droit à eux et ouvrit avec une précipitation qui les fit sauter dans la foule.
— Peuple! dit-il, j'ai culbuté une centaine de pandours qui ne respectaient ni le sexe ni la faiblesse. Ceux qui ne seront pas contents, je m'appelle le colonel Fougas, du 23ème. Et vive l'empereur!
Un mélange confus d'applaudissements, de cris, de rires et de gros mots répondit à cette allocution bizarre. Léon Renault se hâta de sortir pour porter des excuses à tous ceux à qui l'on en devait. Il invita quelques amis à dîner le soir même avec le terrible colonel, et surtout il n'oublia pas d'envoyer un exprès à Clémentine.
Fougas, après avoir parlé au peuple, se retourna vers ses hôtes en se dandinant d'un air crâne, se mit à cheval sur la chaise qui lui avait déjà servi, releva les crocs de sa moustache, et dit:
— Ah çà, causons. J'ai donc été malade?