— Eh bien! c'est l'homme à la perruque violette, autrement dit le célèbre docteur Meiser, qui vous a conservé la vie.

— Où est-il? je veux le voir, tomber dans ses bras, lui dire…

— Il avait soixante-huit ans passés lorsqu'il vous rendit ce petit service: il serait donc aujourd'hui dans sa cent quinzième année s'il avait attendu vos remerciements.

— Ainsi donc il n'est plus! La mort l'a dérobé à ma reconnaissance!

— Vous ne savez pas encore tout ce que vous lui devez. Il vous a légué, en 1824, une fortune de trois cent soixante-quinze mille francs, dont vous êtes le légitime propriétaire. Or comme un capital placé à cinq pour cent se double en quatorze ans, grâce aux intérêts composés, vous possédiez, en 1838, une bagatelle de sept cent cinquante mille francs; en 1852, un million et demi. Enfin, s'il vous plaît de laisser vos fonds entre les mains de Mr Nicolas Meiser, de Dantzig, cet honnête homme vous devra trois millions au commencement de 1866, ou dans sept ans. Nous vous donnerons ce soir une copie du testament de votre bienfaiteur; c'est une pièce très instructive que vous pourrez méditer en vous mettant au lit.

— Je la lirai volontiers, dit le colonel Fougas. Mais l'or est sans prestige à mes yeux. L'opulence engendre la mollesse. Moi! languir dans la lâche oisiveté de Sybaris! Efféminer mes sens sur une couche de rosés, jamais! L'odeur de la poudre m'est plus chère que tous les parfums de l'Arabie. La vie n'aurait pour moi ni charmes ni saveur s'il me fallait renoncer au tumulte enivrant des armes. Et le jour où l'on vous dira que Fougas ne marche plus dans les rangs de l'armée, vous pourrez répondre hardiment: C'est que Fougas n'est plus!

Il se tourna vers le nouveau colonel du 23ème et lui dit:

— Ô vous, mon cher camarade, dites-leur que le faste insolent de la richesse est mille fois moins doux que l'austère simplicité du soldat! Du colonel, surtout! Les colonels sont les rois de l'armée. Un colonel est moins qu'un général, et pourtant il a quelque chose de plus. Il vit plus avec le soldat, il pénètre plus avant dans l'intimité de la troupe. Il est le père, le juge, l'ami de son régiment. L'avenir de chacun de ses hommes est dans ses mains; le drapeau est déposé sous sa tente ou dans sa chambre. Le colonel et le drapeau ne sont pas deux, l'un est l'âme, l'autre est le corps!

Il demanda à Mr Rollon la permission d'aller revoir et embrasser le drapeau du 23ème.

— Vous le verrez demain matin, répondit le nouveau colonel, si vous me faites l'honneur de déjeuner chez moi avec quelques-uns de mes officiers.