Il accepta l'invitation avec enthousiasme et se jeta dans mille questions sur la solde, la masse, l'avancement, le cadre de réserve, l'uniforme, le grand et petit équipement, l'armement, la théorie. Il comprit sans difficulté les avantages du fusil à piston, mais on essaya vainement de lui expliquer le canon rayé. L'artillerie n'était pas son fort; il avouait pourtant que Napoléon avait dû plus d'une victoire à sa belle artillerie.

Tandis que les innombrables rôtis de Mme Renault se succédaient sur la table, Fougas demanda, mais sans perdre un coup de dent, quelles étaient les principales guerres de l'année, combien de nations la France avait sur les bras, si l'on ne pensait pas enfin à recommencer la conquête du monde? Les renseignements qu'on lui donna, sans le satisfaire complètement, ne lui ôtèrent pas toute espérance.

— J'ai bien fait d'arriver, dit-il, il y a de l'ouvrage.

Les guerres d'Afrique ne le séduisaient pas beaucoup, quoique le 23ème eût conquis là-bas un bel accroissement de gloire.

— Comme école, c'est bon, disait-il. Le soldat doit s'y former autrement que dans les jardins de Tivoli, derrière les jupons des nourrices. Mais pourquoi diable ne flanque-t-on pas cinq cent mille hommes sur le dos de l'Angleterre? L'Angleterre est l'âme de la coalition, je ne vous dis que ça!

Que de raisonnements il fallut pour lui faire comprendre la campagne de Crimée, où les Anglais avaient combattu à nos côtés!

— Je comprends, disait-il, qu'on tape sur les Russes: ils m'ont fait manger mon meilleur cheval. Mais les Anglais sont mille fois pires! Si ce jeune homme (L'empereur Napoléon III) ne le sait pas, je le lui dirai. Il n'y a pas de quartier possible après ce qu'ils viennent de faire à Sainte-Hélène! Si j'avais été en Crimée, commandant en chef, j'aurais commencé par rouler proprement les Russes; après quoi je me serais retourné contre les Anglais, et je les aurais flanqués dans la mer, qui est leur élément!

On lui donna quelques détails sur la campagne d'Italie et il fut charmé d'apprendre que le 23ème avait pris une redoute sous les yeux du maréchal duc de Solferino.

— C'est la tradition du régiment, dit-il en pleurant dans sa serviette. Ce brigand de 23ème n'en fera jamais d'autres! La déesse des Victoires l'a touché de son aile.

Ce qui l'étonna beaucoup, par exemple, c'est qu'une guerre de cette importance se fût terminée en si peu de temps. Il fallut lui apprendre que depuis quelques années on avait trouvé le secret de transporter cent mille hommes, en quatre jours, d'un bout à l'autre de l'Europe.