Son style, singulier mélange de familiarité et d'emphase, provoqua plus d'un sourire dans l'auditoire. Il s'en aperçut, et un reste de défiance s'éveilla au fond de son coeur. De temps à autre, il se demandait tout haut si ces gens-là n'abusaient point de sa naïveté.

— Malheur! s'écriait-il, malheur à ceux qui voudraient me faire prendre des vessies pour des lanternes! La lanterne éclaterait comme une bombe et porterait le deuil aux environs!

Après de tels discours, il ne lui restait plus qu'à rouler sous la table, et ce dénouement était assez prévu. Mais le colonel appartenait à une génération d'hommes robustes, accoutumés à plus d'un genre d'excès, aussi forts contre le plaisir que contre les dangers, les privations et les fatigues. Lorsque Mme Renault remua sa chaise pour indiquer que le repas était fini, Fougas se leva sans effort, arrondit son bras avec grâce et conduisit sa voisine au salon. Sa démarche était un peu roide, et tout d'une pièce, mais il allait droit devant lui, et ne trébuchait point. Il prit deux tasses de café et passablement de liqueurs alcooliques, après quoi il se mit à causer le plus raisonnablement du monde. Vers dix heures, Mr Martout ayant exprimé le désir d'entendre son histoire, il se plaça lui-même sur la sellette, se recueillit un instant et demanda un verre d'eau sucrée. On s'assit en cercle autour de lui et il commença le discours suivant, dont le style un peu suranné se recommande à votre indulgence.

XIII — Histoire du colonel Fougas, racontée par lui-même.

«N'espérez pas que j'émaille mon récit de ces fleurs plus agréables que solides, dont l'imagination se pare quelquefois pour farder la vérité. Français et soldat, j'ignore doublement la feinte. C'est l'amitié qui m'interroge, c'est la franchise qui répondra.

«Je suis né de parents pauvres, mais honnêtes, au seuil de cette année féconde et glorieuse qui éclaira le Jeu de Paume d'une aurore de liberté. Le Midi fut ma patrie; la langue aimée des troubadours fut celle que je bégayai au berceau. Ma naissance coûta le jour à ma mère. L'auteur des miens, modeste possesseur d'un champ, trempait son pain dans la sueur du travail. Mes premiers jeux ne furent pas ceux de l'opulence. Les cailloux bigarrés qu'on ramasse sur la rive et cet insecte bien connu que l'enfance fait voltiger libre et captif au bout d'un fil, me tinrent lieu d'autres joujoux.

«Un vieux ministre des autels, affranchi des liens ténébreux du fanatisme et réconcilié avec les institutions nouvelles de la France, fut mon Chiron et mon Mentor. Il me nourrit de la forte moelle des lions de Rome et d'Athènes; ses lèvres distillaient à mes oreilles le miel embaumé de la sagesse. Honneur à toi, docte et respectable vieillard, qui m'a donné les premières leçons de la science et les premiers exemples de la vertu!

«Mais déjà cette atmosphère de gloire que le génie d'un homme et la vaillance d'un peuple firent flotter sur la patrie, enivrait tous mes sens et faisait palpiter ma jeune âme. La France, au lendemain du volcan de la guerre civile, avait réuni ses forces en faisceau pour les lancer contre l'Europe, et le monde étonné, sinon soumis, cédait à l'essor du torrent déchaîné. Quel homme, quel Français aurait pu voir avec indifférence cet écho de la victoire répercuté par des millions de coeurs?

«À peine au sortir de l'enfance, je sentis que l'honneur est plus précieux que la vie. La mélodie guerrière des tambours arrachait à mes yeux des larmes mâles et courageuses. Et moi aussi, disais-je en suivant la musique des régiments dans les rues de Toulouse, je veux cueillir des lauriers, dussé-je les «arroser de mon sang!» Le pâle olivier de la paix n'obtenait que mes mépris. C'est en vain qu'on célébrait les triomphes pacifiques du barreau, les molles délices du commerce ou de la finance. À la toge de nos Cicérons, à la simarre de nos magistrats, au siège curule de nos législateurs, à l'opulence de nos Mondors, je préférais le glaive. On aurait dit que j'avais sucé le lait de Bellone. «Vaincre ou mourir» était déjà ma devise, et je n'avais pas seize ans!

«Avec quel noble mépris j'entendais raconter l'histoire de nos protées de la politique! De quel regard dédaigneux je bravais les Turcarets de la finance, vautrés sur les coussins d'un char magnifique, et conduits par un automédon galonné vers le boudoir de quelque Aspasie! Mais si j'entendais redire les prouesses des chevaliers de la Table ronde, ou célébrer en vers élégants la vaillance des croisés; si le hasard mettait sous ma main les hauts faits de nos modernes Rolands, retracés dans un bulletin de l'armée par l'héritier de Charlemagne, une flamme avant-courrière du feu des combats s'allumait dans mes yeux juvéniles.