«Ah! c'était trop languir, et mon frein rongé par l'impatience allait peut-être se rompre, quand la sagesse d'un père le délia.
«— Pars, me dit-il, en essayant, mais en vain, de retenir ses larmes. Ce n'est pas un tyran qui t'a engendré, et je n'empoisonnerai pas le jour que je t'ai donné moi-même. J'espérais que ta main resterait dans notre chaumière pour me fermer les yeux, mais lorsque le patriotisme a parlé, l'égoïsme doit se taire. Mes voeux te suivront désormais sur les champs où Mars moissonne les héros. Puisses-tu mériter la palme du courage et te montrer bon citoyen comme tu as été bon fils!
«Il dit et m'ouvrit ses bras. J'y tombai, nous confondîmes nos pleurs, et je promis de revenir au foyer dès que l'étoile de l'honneur se suspendrait à ma poitrine. Mais hélas! l'infortuné ne devait plus me revoir. La Parque, qui dorait déjà le fil de mes jours, trancha le sien sans pitié. La main d'un étranger lui ferma la paupière, tandis que je gagnais ma première épaulette à la bataille d'Iéna.
«Lieutenant à Eylau, capitaine à Wagram et décoré de la propre main de l'empereur sur le champ de bataille, chef de bataillon devant Almeida, lieutenant colonel à Badajoz, colonel à la Moskowa, j'ai savouré à pleins bords la coupe de la victoire. J'ai bu aussi le calice de l'adversité. Les plaines glacées de la Russie m'ont vu seul, avec un peloton de braves, dernier reste de mon régiment, dévorer la dépouille mortelle de celui qui m'avait porté tant de fois jusqu'au sein des bataillons ennemis. Tendre et fidèle compagnon de mes dangers, déferré par accident auprès de Smolensk, il dévoua ses mânes eux-mêmes au salut de son maître et fit un rempart de sa peau à mes pieds glacés et meurtris.
«Ma langue se refuse à retracer le récit de nos hasards dans cette funeste campagne. Je l'écrirai peut-être un jour avec une plume trempée dans les larmes… les larmes, tribut de la faible humanité. Surpris par la saison des frimas dans une zone glacée, sans feu, sans pain, sans souliers, sans moyens de transport, privés des secours de l'art d'Esculape, harcelés par les Cosaques, dépouillés par les paysans, véritables vampires, nous voyions nos foudres muets, tombés au pouvoir de l'ennemi, vomir la mort contre nous-mêmes. Que vous dirai-je encore? Le passage de la Bérésina, l'encombrement de Wilna, tout le tremblement de tonnerre de nom d'un chien… mais je sens que la douleur m'égare et que ma parole va s'empreindre de l'amertume de ces souvenirs.
«La nature et l'amour me réservaient de courtes mais précieuses consolations. Remis de mes fatigues, je coulai des jours heureux sur le sol de la patrie, dans les paisibles vallons de Nancy. Tandis que nos phalanges s'apprêtaient à de nouveaux combats, tandis que je rassemblais autour de mon drapeau trois mille jeunes mais valeureux guerriers, tous résolus de frayer à leurs neveux le chemin de l'honneur, un sentiment nouveau que j'ignorais encore se glissa furtivement dans mon âme.
«Ornée de tous les dons de la nature, enrichie des fruits d'une excellente éducation, la jeune et intéressante Clémentine sortait à peine des ténèbres de l'enfance pour entrer dans les douces illusions de la jeunesse. Dix-huit printemps formaient son âge; les auteurs de ses jours offraient à quelques chefs de l'armée une hospitalité qui, pour n'être pas gratuite, n'en était pas moins cordiale. Voir leur fille et l'aimer fut pour moi l'affaire d'un jour. Son coeur novice sourit à ma flamme: aux premiers aveux qui me furent dictés par la passion, je vis son front se colorer d'une aimable pudeur. Nous échangeâmes nos serments par une belle soirée de juin, sous une tonnelle où son heureux père versait quelquefois aux officiers altérés la brune liqueur du Nord. Je jurai qu'elle serait ma femme, elle promit de m'appartenir; elle fit plus encore. Notre bonheur ignoré de tous eut le calme d'un ruisseau dont l'onde pure n'est point troublée par l'orage, et qui, coulant doucement entre des rives fleuries, répand la fraîcheur dans le bocage qui protège son modeste cours.
«Un coup de foudre nous sépara l'un de l'autre, au moment où la loi et les autels s'apprêtaient à cimenter des noeuds si doux. Je partis avant d'avoir pu donner mon nom à celle qui m'avait donné son coeur. Je promis de revenir, elle promit de m'attendre, et je m'échappai de ses bras tout baigné de ses larmes, pour courir aux lauriers de Dresde et aux cyprès de Leipzig. Quelques lignes de sa main arrivèrent jusqu'à moi dans l'intervalle des deux batailles: «Tu seras père» me disait-elle. Le suis-je? Dieu le sait! M'a- t-elle attendu? Je le crois. L'attente a dû lui paraître longue auprès du berceau de cet enfant qui a quarante-six ans aujourd'hui et qui pourrait à son tour être mon père!
«Pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de l'infortune. Je voulais passer rapidement sur cette lamentable histoire, mais le malheur de la vertu a quelque chose de doux qui tempère l'amertume de la douleur!
«Quelques jours après le désastre de Leipzig, le géant de notre siècle me fit appeler dans sa tente et me dit: