Léon rapportait à son père une robe de chambre trop belle, en étoffe brochée d'or, quelques livres anciens trouvés à Moscou, un joli tableau de Greuze, égaré par le plus grand des hasards dans une ignoble boutique du Gastinitvor, deux magnifiques échantillons de cristal de roche et une canne de Mr de Humboldt:
— Tu vois, dit-il à Mr Renault en lui mettant dans les mains ce jonc historique, le post-scriptum de ta dernière lettre n'est pas tombé dans l'eau.
Le vieux professeur reçut ce présent avec une émotion visible.
— Je ne m'en servirai jamais, dit-il à son fils: le Napoléon de la science l'a tenue dans sa main. Que penserait-on si un vieux sergent comme moi se permettait de la porter dans ses promenades en forêt? Et les collections? Tu n'as rien pu en acheter? Se sont-elles vendues bien cher?
— On ne les a pas vendues, répondit Léon. Tout est entré dans le musée national de Berlin. Mais dans mon empressement à te satisfaire, je me suis fait voler d'une étrange façon. Le jour même de mon arrivée, j'ai fait part de ton désir au domestique de place qui m'accompagnait. Il m'a juré qu'un petit brocanteur juif de ses amis, du nom de Ritter, cherchait à vendre une très belle pièce anatomique, provenant de la succession. J'ai couru chez le juif, examiné la momie, car c'en était une, et payé sans marchander le prix qu'on en voulait. Mais le lendemain, un ami de Mr de Humboldt, le professeur Hirtz, m'a conté l'histoire de cette guenille humaine, qui traînait en magasin depuis plus de dix ans, et qui n'a jamais appartenu à Mr de Humboldt. Où diable Gothon l'a-t-elle fourrée? Ah! Mlle Clémentine est dessus.
Clémentine voulut se lever, mais Léon la fit rasseoir.
— Nous avons bien le temps, dit-il, de regarder cette vieillerie, et d'ailleurs vous devinez que ce n'est pas un spectacle riant. Voici l'histoire que le père Hirtz m'a contée; du reste il m'a promis de m'envoyer copie d'un mémoire assez curieux sur ce sujet. Ne vous en allez pas encore, ma bonne demoiselle Sambucco! C'est un petit roman militaire et scientifique. Nous regarderons la momie lorsque je vous aurai mis au courant de ses malheurs.
— Parbleu! s'écria Mr Audret, l'architecte du château, c'est le roman de la momie que tu vas nous réciter. Trop tard, mon pauvre Léon: Théophile Gautier a pris les devants, dans le feuilleton du Moniteur, et tout le monde la connaît, ton histoire égyptienne!
— Mon histoire, dit Léon, n'est pas plus égyptienne que Manon Lescaut. Notre bon docteur Martout, ici présent, doit connaître le nom du professeur Jean Meiser de Dantzig; il vivait au commencement de notre siècle, et je crois que ses derniers ouvrages sont de 1824 ou 1825.
— De 1823, répondit Mr Martout. Meiser est un des savants qui ont fait le plus d'honneur à l'Allemagne. Au milieu des guerres épouvantables qui ensanglantaient sa patrie, il poursuivit les travaux de Leeuwenkoeck, de Baker, de Needham, de Fontana, et de Spallanzani sur les animaux reviviscents. Notre école honore en lui un des pères de la biologie moderne.