— Dieu! Les vilains grands mots! s'écria Mlle Sambucco. Est-il permis de retenir les gens à pareille heure pour leur faire écouter de l'allemand!

Clémentine essaya de la calmer.

— N'écoutez pas les grands mots, ma chère petite tante; ménagez- vous pour le roman, puisqu'il y en a un!

— Un terrible, dit Léon. Mlle Clémentine est assise sur une victime humaine, immolée à la science par le professeur Meiser.

Pour le coup, Clémentine se leva, et vivement, son fiancé lui offrit une chaise et s'assit lui-même à la place qu'elle venait de quitter. Les auditeurs, craignant que le roman de Léon fût en plusieurs volumes, prirent position autour de lui, qui sur une malle, qui dans un fauteuil.

III — Le crime du savant professeur Meiser.

— Mesdames, dit Léon, le professeur Meiser n'était pas un malfaiteur vulgaire, mais un homme dévoué à la science et à l'humanité. S'il tua le colonel français qui repose en ce moment sous les basques de ma redingote, c'était d'abord pour lui conserver la vie, ensuite pour éclaircir une question qui vous intéresse vous-mêmes au plus haut, point.

«La durée de notre existence est infiniment trop courte. C'est un fait que nul homme ne saurait contester. Dire que dans cent ans aucune des neuf ou dix personnes qui sont réunies dans cette maison n'habitera plus à la surface de la terre! N'est-ce pas une chose navrante?

Mlle Sambucco poussa un gros soupir. Léon poursuivit:

«Hélas! mademoiselle, j'ai bien des fois soupiré comme vous, à l'idée de cette triste nécessité. Vous avez une nièce, la plus jolie et la plus adorable de toutes les nièces, et l'aspect de son charmant visage vous réjouit le coeur. Mais vous désirez quelque chose de plus; vous ne serez satisfaite que lorsque vous aurez vu courir vos petits-neveux. Vous les verrez, j'y compte bien. Mais verrez-vous leurs enfants? c'est douteux. Leurs petits-enfants? C'est impossible. Pour ce qui est la dixième, vingtième, trentième génération, il n'y faut pas songer.