Cette délibération qui avait duré cinq bons quarts d'heure fut interrompue par un fracas épouvantable. On eût dit que la maison croulait.
— C'est encore lui! s'écria Léon. Sans doute un accès de folie furieuse!
Il courut, suivi de ses parents, et monta les escaliers quatre à quatre. Une chandelle brûlait au seuil de la chambre. Léon la prit et poussa la porte entr'ouverte.
Faut-il vous l'avouer? l'espérance et la joie lui parlaient plus haut que la crainte. Il se croyait déjà débarrassé du colonel. Mais le spectacle qui s'offrit à ses yeux détourna brusquement le cours de ses idées, et cet amoureux inconsolable se mit à rire comme un fou. Un bruit de coups de pied, de coups de poing et de soufflets; un groupe informe roulant sur le parquet dans les convulsions d'une lutte désespérée; voilà tout ce qu'il put voir et entendre au premier abord. Bientôt Fougas, éclairé par la lueur rougeâtre de la chandelle, s'aperçut qu'il luttait avec Gothon comme Jacob avec l'ange, et rentra confus et piteux dans son lit.
Le colonel s'était endormi sur l'histoire de Napoléon sans éteindre sa bougie. Gothon, après avoir terminé son service, aperçut de la lumière sous la porte. Elle se souvint de ce pauvre Baptiste qui gémissait peut-être en purgatoire pour s'être laissé tomber du haut d'un toit. Espérant que Fougas pourrait lui donner des nouvelles de son amouroux, elle frappa plusieurs fois, d'abord doucement, puis beaucoup plus fort. Le silence du colonel et la bougie allumée firent comprendre à la servante qu'il y avait péril en la demeure. Le feu pouvait gagner les rideaux et de là toute la maison. Elle déposa donc sa chandelle, ouvrit la porte, et vint à pas de loup éteindre la bougie. Mais soit que les yeux du dormeur eussent perçu vaguement le passage d'une ombre, soit que Gothon, grosse personne mal équarrie, eût fait craquer une feuille du parquet, Fougas s'éveilla à demi, entendit le frôlement d'une robe, rêva quelqu'une de ces aventures qui animaient la vie de garnison sous le premier empire, et étendit les bras à l'aveuglette en appelant Clémentine! Gothon, prise aux cheveux et au corsage, riposta par un soufflet si masculin que l'ennemi se crut attaqué par un homme. De représailles en représailles, on avait fini par s'étreindre et rouler sur le parquet.
Qui fut honteux? ce fut maître Fougas. Gothon s'alla coucher, passablement meurtrie; la famille Renault parla raison au colonel et en obtint à peu près tout ce qu'elle voulut. Il promit de partir le lendemain, accepta à titre de prêt la somme qui lui fut offerte, et jura de ne point revenir qu'il n'eût récupéré ses épaulettes et encaissé l'héritage de Dantzig.
— Alors, dit-il, j'épouserai Clémentine.
Sur ce point-là, il était superflu de discuter avec lui: c'était une idée fixe.
Tout le monde dormit solidement dans la maison Renault: les maîtres du logis, parce qu'ils avaient passé trois nuits blanches; Fougas et Gothon, parce qu'ils s'étaient roués de coups, et le jeune Célestin parce qu'il avait bu le fond de tous les verres.
Le lendemain matin, Mr Rollon vint savoir si Fougas serait en état de déjeuner chez lui; il craignait tant soit peu de le trouver sous une douche. Point du tout! L'insensé de la veille était sage comme une image et frais comme un bouton de rose. Il se faisait la barbe avec les rasoirs de Léon et fredonnait une ariette de Nicolo. Il fut charmant avec ses hôtes et promit à Gothon de lui faire une rente sur la succession de Mr Meiser.