On se leva de table à deux heures et l'on se rendit en masse au café militaire, où les officiers du 23ème offraient un punch aux deux colonels. Ils avaient invité, par un sentiment de haute convenance, les officiers supérieurs du régiment de cuirassiers.

Fougas, plus ivre à lui tout seul qu'un bataillon de Suisse, distribua force poignées de main. Mais à travers le nuage qui voilait son esprit, il reconnut la figure et le nom de Mr du Marnet, et fit la grimace. Entre officiers et surtout entre officiers d'armes différentes, la politesse est un peu excessive, l'étiquette un peu sévère, l'amour-propre un peu susceptible. Mr du Marnet, qui était un homme du meilleur monde, comprit à l'attitude de Mr Fougas qu'il ne se trouvait pas en présence d'un ami.

Le punch apparut, flamboya, s'éteignit dans sa force, et se répandit à grandes cuillerées dans une soixantaine de verres. Fougas trinqua avec tout le monde, excepté avec Mr du Marnet. La conversation, qui était variée et bruyante, souleva imprudemment une question de métier. Un commandant de cuirassiers demanda à Fougas s'il avait vu cette admirable charge de Bordesoulle qui précipita les Autrichiens dans la vallée de Plauen. Fougas avait connu personnellement le général Bordesoulle et vu de ses yeux la belle manoeuvre de grosse cavalerie qui décida la victoire de Dresde. Mais il crut être désagréable à Mr du Marnet en affectant un air d'ignorance ou d'indifférence.

— De notre temps, dit-il, la cavalerie servait surtout après la bataille; nous l'employions à ramener les ennemis que nous avions dispersés.

On se récria fort, on jeta dans la balance le nom glorieux de
Murat.

— Sans doute, sans doute, dit-il en hochant la tête, Murat était un bon général dans sa petite sphère; il suffisait parfaitement à ce qu'on attendait de lui. Mais si la cavalerie avait Murat, l'infanterie avait Napoléon.

Mr du Marnet fit observer judicieusement que Napoléon, si l'on tenait beaucoup à le confisquer au profit d'une seule arme, appartiendrait à l'artillerie.

— Je le veux bien, monsieur, répondit Fougas, l'artillerie et l'infanterie. L'artillerie de loin, l'infanterie de près…, la cavalerie à côté.

— Pardon encore, reprit Mr du Marnet, vous voulez dire sur les côtés, ce qui est bien différent.

— Sur les côtés, à côté, je m'en moque! Quant à moi, si je commandais en chef, je mettrais la cavalerie de côté.