Personne n'osa plus insister en la voyant dans un état si pitoyable. Mais Léon fit des voeux sincères pour que la victoire restât au colonel de cuirassiers. Il eut tort, j'en conviens, mais quel amant serait assez vertueux pour lui jeter la pierre?
Voici comment le beau Fougas avait employé sa journée.
À dix heures du matin, les deux plus jeunes capitaines du 23ème vinrent le prendre en cérémonie pour le conduire à la maison du colonel. Mr Rollon habitait un petit palais de l'époque impériale. Une plaque de marbre, incrustée au-dessus de la porte cochère, portait encore les mots: Ministère des finances. Souvenir du temps glorieux où la cour de Napoléon suivait le maître à Fontainebleau!
Le colonel Rollon, le lieutenant-colonel, le gros major, les trois chefs de bataillon, le chirurgien-major, et dix à douze officiers attendaient en plein air l'arrivée de l'illustre revenant. Le drapeau était debout au milieu de la cour, sous la garde du porte- enseigne et d'un peloton de sous-officiers choisis pour cet honneur. La musique du régiment occupait le fond du tableau, à l'entrée du jardin. Huit faisceaux d'armes, improvisés le matin même par les armuriers du corps, embellissaient les murs et les grilles. Une compagnie de grenadiers, l'arme au pied, attendait.
À l'entrée de Fougas, la musique joua le fameux: Partant pour la Syrie; les grenadiers présentèrent les armes; les tambours battirent aux champs; les sous-officiers et les soldats crièrent: «Vive le colonel Fougas!» Les officiers se portèrent en masse vers le doyen de leur régiment. Tout cela n'était ni régulier, ni disciplinaire; mais il faut bien passer quelque chose à de braves soldats qui retrouvent un ancêtre. C'était pour eux comme une petite débauche de gloire.
Le héros de la fête serra la main du colonel et des officiers avec autant d'effusion que s'il avait retrouvé de vieux camarades. Il salua cordialement les sous-officiers et les soldats, s'approcha du drapeau, mit un genou en terre, se releva fièrement, saisit la hampe, se tourna vers la foule attentive et dit:
— Amis, c'est à l'ombre du drapeau qu'un soldat de la France, après quarante-six ans d'exil, retrouve aujourd'hui sa famille. Honneur à toi, symbole de la patrie, vieux compagnon de nos victoires, héroïque soutien de nos malheurs! Ton aigle radieuse a plané sur l'Europe prosternée et tremblante! Ton aigle brisée luttait encore obstinément contre la fortune, et terrifiait les potentats! Honneur à toi qui nous as conduits à la gloire, à toi qui nous as défendus contre l'accablement du désespoir! Je t'ai vu toujours debout dans les suprêmes dangers, fier drapeau de mon pays! Les hommes tombaient autour de toi comme les épis fauchés par le moissonneur; seul, tu montrais à l'ennemi ton front inflexible et superbe. Les boulets et les balles t'ont criblé de blessures, mais jamais l'audacieux étranger n'a porté la main sur toi. Puisse l'avenir ceindre ton front de nouveaux lauriers! Puisses-tu conquérir de nouveaux et vastes royaumes, que la fatalité ne nous reprendra plus! La grande époque va renaître; crois-en la voix d'un guerrier qui sort de son tombeau pour te dire: «En avant!» Oui, je le jure par les mânes de celui qui nous commandait à Wagram! Il y aura de beaux jours pour la France, tant que tu abriteras de tes plis glorieux la fortune du brave 23ème!
Cette éloquence militaire et patriotique enleva tous les coeurs. Fougas fut applaudi, fêté, embrassé et presque porté en triomphé dans la salle du festin.
Assis à table en face de Mr Rollon, comme s'il eût été un second maître du logis, il déjeuna bien, parla beaucoup et but davantage. Vous rencontrez dans le monde des gens qui se grisent sans boire. Fougas n'était point de ceux-là. Il ne s'enivrait pas à moins de trois bouteilles. Souvent même il allait beaucoup plus loin, sans tomber.
Les toasts qui furent portés au dessert se distinguaient par l'énergie et la cordialité. Je voulais les citer tous à la file, mais je remarque qu'ils tiendraient trop de place, et que les derniers, qui furent les plus touchants, n'étaient pas d'une clarté voltairienne.