— Monsieur, répondit froidement Mr du Marnet, j'espère que les occasions ne vous manqueront pas à la guerre. C'est là qu'un vrai soldat montre son talent et son courage. Fantassins et cavaliers, nous appartenons tous à la France. C'est à elle que je bois, monsieur, et j'espère que vous ne refuserez pas de choquer votre verre contre le mien. À la France!
C'était, ma foi, bien parlé et bien conclu. Le cliquetis des verres donna raison à Mr du Marnet. Fougas, lui-même, s'approcha de son adversaire et trinqua franchement avec lui. Mais il lui dit à l'oreille, en grasseyant beaucoup:
— J'espère, à mon tour, que vous ne refuserez pas la partie de sabre que j'ai eu l'honneur de vous offrir!
— Comme il vous plaira, dit le colonel de cuirassiers.
Le revenant, plus ivre que jamais, sortit de la foule avec deux officiers qu'il prit au hasard. Il leur déclara qu'il se tenait pour offensé par Mr du Marnet, que la provocation était faite et acceptée, et que l'affaire irait toute seule:
— D'autant plus, ajouta-t-il en confidence, qu'il y a une femme entre nous! Voici mes conditions, elles sont tout à l'honneur de l'infanterie, de l'armée et de la France: nous nous battrons à cheval, nus jusqu'à la ceinture, montés à crin sur deux étalons! L'arme? le sabre de cavalerie! Au premier sang! Je veux corriger un faquin, je ne veux point ravir un soldat à la France!
Ces conditions furent jugées absurdes par les témoins de Mr du Marnet; on les accepta cependant, car l'honneur militaire veut qu'on affronte tous les dangers, même absurdes.
Fougas employa le reste du jour à désespérer les pauvres Renault. Fier de l'empire qu'il exerçait sur Clémentine, il déclara ses volontés, jura de la prendre pour femme dès qu'il aurait retrouvé grade, famille et fortune, et lui défendit jusque-là de disposer d'elle-même. Il rompit en visière à Léon et à ses parents, refusa leurs services et quitta leur maison après un solennel échange de gros mots. Léon conclut en disant qu'il ne céderait sa femme qu'avec la vie; le colonel haussa les épaules et tourna casaque, emportant, sans y penser, les habits du père et le chapeau du fils. Il demanda 500 francs à Mr Rollon, loua une chambre à l'hôtel du Cadran-Bleu, se coucha sans souper et dormit tout d'une étape jusqu'à l'arrivée de ses témoins.
On n'eut pas besoin de lui raconter ce qui s'était passé la veille. Les fumées du punch et du sommeil se dissipèrent en un instant. Il plongea sa tête et ses mains dans un baquet d'eau fraîche et dit:
— Voilà ma toilette. Maintenant, vive l'Empereur! Allons nous aligner!