Le terrain choisi d'un commun accord était le champ de manoeuvres. C'est une plaine sablonneuse, enclavée dans la forêt, à bonne distance de la ville. Tous les officiers de la garnison s'y transportèrent d'eux-mêmes; on n'eut pas besoin de les inviter. Plus d'un soldat y courut en contrebande et prit son billet sur un arbre. La gendarmerie elle-même embellissait de sa présence cette petite fête de famille. On allait voir aux prises dans un tournoi héroïque non seulement l'infanterie et la cavalerie, mais la vieille et la jeune armée. Le spectacle répondit pleinement à l'attente du public. Personne ne fut tenté de siffler la pièce et tout le monde en eut pour son argent.
À neuf heures précises, les combattants entrèrent en lice avec leurs quatre témoins et le juge du camp. Fougas, nu jusqu'à la ceinture, était beau comme un jeune dieu. Son corps svelte et nerveux, sa tête souriante et fière, la mâle coquetterie de ses mouvements lui valurent un succès d'entrée. Il faisait cabrer son cheval anglais et saluait l'assistance avec la pointe de l'espadon.
Mr du Marnet, blond, fort, assez velu, modelé comme le Bacchus indien et non comme l'Achille, laissait voir sur son front un léger nuage d'ennui. Il ne fallait pas être magicien pour comprendre que ce duel in naturalibus, sous les yeux de ses propres officiers, lui semblait inutile et même ridicule. Son cheval était un demi-sang percheron, une bête vigoureuse et pleine de feu.
Les témoins de Fougas montaient assez mal; ils partageaient leur attention entre le combat et leurs étriers. Mr du Marnet avait choisi les deux meilleurs cavaliers de son régiment, un chef d'escadron et un capitaine commandant. Le juge du camp était le colonel Rollon, excellent cavalier.
Au signal qu'il donna, Fougas courut droit à son adversaire en présentant la pointe du sabre dans la position de prime, comme un soldat de cavalerie qui charge les fantassins en carré. Mais il s'arrêta à trois longueurs de cheval et décrivit autour de Mr du Marnet sept ou huit cercles rapides, comme un Arabe dans une fantasia. Mr du Marnet, obligé de tourner sur lui-même en se défendant de tous côtés, piqua des deux, rompit le cercle, prit du champ et menaça de recommencer la même manoeuvre autour de Fougas. Mais le revenant ne l'attendit pas. Il s'enfuit au grand galop, et fit un tour d'hippodrome, toujours poursuivi par Mr du Marnet. Le cuirassier, plus lourd et monté sur un cheval moins vite, fut distancé. Il se vengea en criant à Fougas:
— Eh! monsieur! il fallait me dire que c'était une course et pas une bataille! J'aurais pris ma cravache au lieu d'un espadon!
Mais déjà Fougas revenait sur lui, haletant et furieux.
— Attends-moi là! criait-il; je t'ai montré le cavalier; maintenant tu vas voir le soldat!
Et il lui allongea un coup de pointe qui l'aurait traversé comme un cerceau si Mr du Marnet ne fût pas venu à temps à la parade. Il riposta par un joli coup de quarte, assez puissant pour couper en deux l'invincible Fougas. Mais l'autre était plus leste qu'un singe. Il para de tout son corps en se laissant couler à terre et remonta sur sa bête au même instant.
— Mes compliments! dit Mr du Marnet. On ne fait pas mieux au cirque!