— Ni à la guerre non plus, répondit l'autre. Ah! scélérat! tu blagues la vieille armée? À toi! Manqué! Merci de la riposte, mais ce n'est pas encore la bonne; je ne mourrai pas de celle- là! Tiens! tiens! tiens! Ah! tu prétends que le fantassin est un homme incomplet! C'est nous qui allons te décompléter les membres! À toi la botte! Il l'a parée! Et il croit peut-être qu'il se promènera ce soir sous les fenêtres de Clémentine. Tiens! voilà pour Clémentine, et voilà pour l'infanterie! Pareras-tu celle-ci? Oui, traître! Et celle-là? Encore! mais tu les pareras donc toutes, sacréventrenom de bleu! Victoire! Ah! monsieur! Votre sang coule! Qu'ai-je fait? Au diable l'espadon, le cheval et tout! Major! major, accourez vite! Monsieur, laissez-vous aller dans mes bras! Animal que je suis! Comme si tous les soldats n'étaient pas frères! Ami, pardonne- moi! Je voudrais racheter chaque goutte de ton sang au prix de tout le mien! Misérable Fougas, incapable de maîtriser ses passions féroces! ô vous, Esculape de Mars! dites-moi que le fil de ses jours ne sera pas tranché! Je ne lui survivrais pas, car c'est un brave!
Mr du Marnet avait une entaille magnifique qui écharpait le bras et le flanc gauches, et le sang ruisselait à faire frémir. Le chirurgien, qui s'était pourvu d'eau hémostatique, se hâta d'arrêter l'hémorragie. La blessure était plus longue que profonde; on pouvait la guérir en quelques jours. Fougas porta lui-même son adversaire jusqu'à la voiture, et ce n'est pas ce qu'il fit de moins fort. Il voulut absolument se joindre aux deux officiers qui ramenaient Mr du Marnet à la maison; il accabla le blessé de ses protestations, et lui jura tout le long du chemin une amitié éternelle. Arrivé, il le coucha, l'embrassa, le baigna de ses larmes et ne le quitta point qu'il ne l'eût entendu ronfler.
Six heures sonnaient; il s'en alla dîner à l'hôtel avec ses témoins et le juge du camp, qu'il avait invités après la bataille. Il les traita magnifiquement et se grisa de même.
XV — Où l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche
Tarpéienne.
Le lendemain, après une visite à Mr du Marnet il écrivit à
Clémentine:
«Lumière de ma vie, je quitte ces lieux, témoins de mon funeste courage et dépositaires de mon amour. C'est au sein de la capitale, au pied du trône, que je porte mes premiers pas. Si l'héritier du dieu des combats n'est pas sourd à la voix du sang qui coule dans ses veines, il me rendra mon épée et mes épaulettes pour que je les apporte à tes genoux. Sois-moi fidèle, attends, espère: que ces lignes te servent de talisman contre les dangers qui menacent ton indépendance. Ô ma Clémentine! garde-toi pour ton
«Victor FOUGAS.»
Clémentine ne lui répondit rien, mais au moment de monter en wagon, il fut accosté par un commissionnaire qui lui remit un joli portefeuille de cuir rouge et s'enfuit à toutes jambes. Ce carnet tout neuf, solide et bien fermé, renfermait douze cents francs en billets de banque, toutes les économies de la jeune fille. Fougas n'eut pas le temps de délibérer sur ce point délicat. On le poussa dans une voiture, la machine siffla et le train partit.
Le colonel commença par repasser dans sa mémoire les divers événements qui s'étaient succédé dans sa vie en moins d'une semaine. Son arrestation dans les glaces de la Vistule, sa condamnation à mort, sa captivité dans la forteresse de Liebenfeld, son réveil à Fontainebleau, l'invasion de 1814, le retour de l'île d'Elbe, les cent jours, la mort de l'Empereur et du roi de Rome, la restauration bonapartiste de 1852, la rencontre d'une jeune fille en tout semblable à Clémentine Pichon, le drapeau du 23ème, le duel avec un colonel de cuirassiers, tout cela, pour Fougas, n'avait pas pris plus de quatre jours! La nuit du 11 novembre 1813 au 17 août 1859, lui paraissait même un peu moins longue que les autres; c'était la seule fois qu'il eût dormi tout d'un somme et sans rêver.
Un esprit moins actif, un coeur moins chaud se fût peut-être laissé tomber dans une sorte de mélancolie. Car enfin, celui qui a dormi quarante-six ans, doit être un peu dépaysé dans son propre pays. Plus de parents, plus d'amis, plus un visage connu sur toute la surface de la terre! Ajoutez une multitude de mots, d'idées, de coutumes, d'inventions nouvelles qui lui font sentir le besoin d'un cicérone et lui prouvent qu'il est étranger. Mais Fougas, en rouvrant les yeux, s'était jeté au beau milieu de l'action, suivant le précepte d'Horace. Il s'était improvisé des amis, des ennemis, une maîtresse, un rival. Fontainebleau, sa deuxième ville natale, était provisoirement le chef-lieu de son existence. Il s'y sentait aimé, haï, redouté, admiré, connu enfin. Il savait que dans cette sous-préfecture son nom ne pourrait plus être prononcé sans éveiller un écho. Mais ce qui le rattachait surtout au temps moderne, c'était sa parenté bien établie avec la grande famille de l'armée. Partout où flotte un drapeau français, le soldat, jeune ou vieux, est chez lui. Autour de ce clocher de la patrie, bien autrement cher et sacré que le clocher du village, la langue, les idées, les institutions changent peu. Les hommes ont beau mourir; ils sont remplacés par d'autres qui leur ressemblent, qui pensent, parlent et agissent de même; qui ne se contentent pas de revêtir l'uniforme de leurs devanciers, mais héritent encore de leurs souvenirs, de leur gloire acquise, de leurs traditions, de leurs plaisanteries, de certaines intonations de leur voix. C'est ce qui explique la subite amitié de Fougas pour le nouveau colonel du 23ème, après un premier mouvement de jalousie, et la brusque sympathie qu'il témoigna à Mr du Marnet, dès qu'il vit couler le sang de sa blessure. Les querelles entre soldats sont des discussions de famille, qui n'effacent jamais la parenté.