Fermement persuadé qu'il n'était pas seul au monde, Mr Fougas prenait plaisir à tous les objets nouveaux que la civilisation lui mettait sous les yeux. La vitesse du chemin de fer l'enivrait positivement. Il s'était épris d'un véritable enthousiasme pour cette force de la vapeur, dont la théorie était lettre close pour lui, mais il pensait aux résultats:
«Avec mille machines comme celle-ci, deux mille canons rayés et deux cent mille gaillards comme moi, Napoléon aurait conquis le monde en six semaines. Pourquoi ce jeune homme qui est sur le trône ne se sert-il pas des instruments qu'il a en main? Peut- être n'y a-t-il pas songé. C'est bon, je vais le voir. S'il m'a l'air d'un homme capable, je lui donne mon idée, il me nomme ministre de la guerre, et en avant, marche!»
Il s'était fait expliquer l'usage de ces grands fils de fer qui courent sur des poteaux tout le long de la voie.
«Nom de nom! disait-il, voilà des aides de camp rapides et discrets. Rassemblez-moi tout ça aux mains d'un chef d'état-major comme Berthier, l'univers sera pris comme dans un filet par la simple volonté d'un homme!»
Sa méditation fut interrompue à trois kilomètres de Melun, par les sons d'une langue étrangère. Il dressa l'oreille, puis bondit dans son coin comme un homme qui s'est assis sur un fagot d'épines. Horreur! c'était de l'anglais! Un de ces monstres qui ont assassiné Napoléon à Sainte-Hélène, pour s'assurer le monopole des cotons, était entré dans le compartiment avec une femme assez jolie et deux enfants magnifiques.
— Conducteur! arrêtez! cria Fougas, en se penchant à mi-corps en dehors de la portière.
— Monsieur, lui dit l'Anglais en bon français, je vous conseille de patienter jusqu'à la prochaine station. Le conducteur ne vous entend pas, et vous risquez de tomber sur la voie. Si d'ici là je pouvais vous être bon à quelque chose, j'ai ici un flacon d'eau- de-vie et une pharmacie de voyage.
— Non, monsieur, répondit Fougas du ton le plus rogue. Je n'ai besoin de rien et j'aimerais mieux mourir que de rien accepter d'un Anglais! Si j'appelle le conducteur, c'est parce que je veux changer de voiture et purger mes yeux d'un ennemi de l'Empereur!
— Je vous assure, monsieur, répliqua l'Anglais, que je ne suis pas un ennemi de l'Empereur. J'ai eu l'honneur d'être reçu chez lui lorsqu'il habitait Londres; il a même daigné s'arrêter quelques jours dans mon petit château de Lancashire.
— Tant mieux pour vous si ce jeune homme est assez bon pour oublier ce que vous avez fait à sa famille; mais Fougas ne vous pardonnera jamais vos crimes envers son pays!